Sources et limites de la croissance

2. Les sources préalables à la croissance

2.1. L'environnement socio-culturel

Documents associés - Textes de référence

Le rôle de la tradition


Weber, Max (1904), L'éthique protestante et l'esprit du capitalisme, (1964), Paris, Plon


En tant que style de vie détermine, surgissant drapé dans une « éthique », l'« esprit du capitalisme » eut à lutter tout d'abord contre cette façon de sentir, de se comporter et de réagir aux situations nouvelles que l'on appelle la tradition. Ici aussi il nous faut remettre à plus tard toute tentative de procéder, une fois pour toutes, à une définition. Mais nous essaierons – tout au moins à titre provisoire – de clarifier notre pensée à l'aide de quelques cas particuliers. Commençons par en bas, avec les ouvriers.

Le travail aux pièces est l'un des moyens techniques que l'entrepreneur moderne a accoutumé d'utiliser pour obtenir de « ses » ouvriers un rendement maximum. Considérons l'agriculture : la rentrée des récoltes est l'un de ces cas où l'intensification du travail est absolument nécessaire. Étant donné l'incertitude des conditions atmosphériques, de grands profits ou de lourdes pertes dépendent en effet du rythme auquel ces activités sont menées. C'est pourquoi on a alors très généralement recours au travail à la tâche. Et comme l'intérêt de l'entrepreneur s'accroît avec l'augmentation du rendement, on a le plus souvent cherché à accélérer l'engrangement de la récolte en élevant le taux de rémunération du travail aux pièces. On s'est ainsi efforcé d'intéresser les ouvriers en leur donnant l'occasion de gagner en un temps très court un salaire inhabituellement élevé. Cependant, des difficultés particulières sont apparues. L'augmentation du taux de rémunération du travail aux pièces a souvent eu pour résultat non pas d'élever, mais de réduire le rendement du travail pour une période donnée, les ouvriers réagissant à l'augmentation de salaire par une réduction de la production journalière. L'homme qui recevait par exemple 1 mark pour faucher 1 arpent fauchait 2 ½ arpents et gagnait 2,5 marks. Lorsque l'arpent passait à 1,25 mark, il ne fauchait pas 3 arpents, comme on l'avait escompté et comme il aurait pu le faire aisément, pour gagner 3,75 marks, mais 2 arpents seulement, ce qui lui permettait de continuer ainsi à gagner les 2,5 marks habituels. Le gain supplémentaire l'attirait moins que la réduction de son travail. Il ne se demandait pas : combien puis-je gagner par jour si je fournis le plus de travail possible ? mais : combien dois-je travailler pour gagner les 2,5 marks que j'ai reçus jusqu'à présent et qui couvrent mes besoins courants ? Voilà un des exemples de ce que nous entendons par traditionalisme. L'homme ne désire pas « par nature » gagner de plus en plus d'argent, mais il désire, tout simplement, vivre selon son habitude et gagner autant d'argent qu'il lui en faut pour cela. Partout où le capitalisme a entrepris son oeuvre d'augmentation de la productivité du travail humain par l'accroissement de son intensité, il s'est heurté à la résistance obstinée de ce leitmotiv du travail de l'économie précapitaliste. Il s'y heurte d'autant plus aujourd'hui que la main-d'œuvre à laquelle il a affaire est plus « arriérée » (du point de vue capitaliste).

Revenons à notre exemple. Après l'échec d'un appel au « sens du profit » par le moyen de hauts salaires, il ne restait plus qu'a recourir au procédé inverse : par un abaissement du salaire contraindre l'ouvrier à un travail accru afin de conserver le même gain. De nos jours encore, pour l'observateur superficiel, bas salaires et hauts profits semblent être en corrélation, tout ce qui est déboursé comme salaire paraissant correspondre à une réduction du profit. Sans désemparer, le capitalisme a suivi cette voie depuis le début. Des siècles durant, ce fut un article de foi que les bas salaires sont productifs, en ce sens qu'ils augmentent le produit du travail. Selon un Pieter de la Court – dont l'esprit est sur ce point, nous le verrons, tout à fait semblable à celui du vieux calvinisme – le peuple ne travaille-t-il pas que parce qu'il est pauvre, et aussi longtemps qu'il le reste ?

Toutefois, l'efficacité de ce moyen, pour apparente qu'elle soit, a ses limites (1). Certes, pour pouvoir se développer, le capitalisme requiert l'existence, sur le marché du travail, d'un surplus de population afin d'en louer les services à bas prix. Mais s'il est vrai qu'une « armée de réserve » très nombreuse favorise dans certains cas son expansion quantitative, elle fait aussi obstacle à son développement qualitatif et en particulier à la transition vers des formes d'entreprise qui recourent à un travail intensif. De bas salaires ne sont nullement synonymes de travail à bon marché. D'un point de vue purement quantitatif, l'efficacité du travail baisse avec un salaire physiologiquement insuffisant, ce dernier pouvant même signifier, à la longue, une sélection des bons à rien. De nos jours, le Silésien moyen qui déploie son effort maximum fauche dans le même temps moins des deux tiers de la surface fauchée par le Poméranien ou le Mecklembourgeois, mieux payés et mieux nourris, et le Polonais produit d'autant moins qu'il vit plus à l'est. Pour s'en tenir au plan des affaires, les bas salaires font long feu chaque fois qu'il s'agit de produits dont la fabrication exige un travail qualifié quelconque, l'emploi de machines coûteuses et fragiles, ou en général une attention soutenue et de l'initiative. Ici, les bas salaires ne sont pas rentables, leur effet est inverse de celui qui était escompté. Car non seulement un sens élevé des responsabilités y est indispensable, mais de plus il y faut un état d'esprit qui soit libéré, au moins pendant les heures de travail, de la sempiternelle question : comment gagner un salaire donné avec le maximum de commodité et le minimum d'efforts ? Le travail, au contraire, doit s'accomplir comme s'il était un but en soi – une « vocation » [Beruf]. Or un tel état d'esprit n'est pas un produit de la nature. Il ne peut être suscité uniquement par de hauts ou de bas salaires. C'est le résultat d'un long, d'un persévérant processus d'éducation. Aujourd'hui que le capitalisme est bien en selle, le recrutement de la main-d'œuvre est relativement aisé dans tous les pays industriels. Dans le passé, c'était dans chaque cas un problème des plus difficiles (2). Et, même de nos jours, le capitalisme n'aurait pu arriver au but sans le secours d'un puissant allié qui, nous le verrons plus tard, l'a secondé dans son développement.