Selon une tradition de l'analyse économique, qui remonte à 1958 et prend sa source chez Modigliani-Miller, la valeur de marché d'une entreprise est indépendante du partage du passif de l'entreprise entre endettement et fonds propres. Cette indépendance à l'égard de la structure de financement est réalisée lorsque les marchés financiers sont parfaits : il faut en particulier que tous les titres de créance puissent entrer dans des relations d'arbitrage avec les droits de propriété que sont les actions. Un détenteur d'actifs financiers peut choisir librement entre la détention de créances et celle d'actions et convertir les unes en les autres tout aussi librement. Les créances et les droits de propriété sur les entreprises sont parfaitement substituables. Les prêteurs et les actionnaires sont des agents investisseurs équivalents.
La valeur de marché de l'entreprise est alors la valeur de marché des fonds que les investisseurs ont engagés. Il s'agit de la somme de ses fonds propres et de ses dettes. Les premiers sont évalués au prix de marché, et donc résultent des cotations boursières. Les secondes sont évaluées au prix de marché si elles sont marchandes, à leur valeur nominale sinon. Le passif de l'entreprise fournit simplement sa valeur de marché.
La structure financière des entreprises, qui traduit le poids de l'endettement, peut être représentée par le ratio dettes/actions. L'hypothèse que la valeur de marché est indépendante de la structure financière amène à comparer deux grandeurs qui ne sont pas de même nature. La valeur des entreprises obéit à un trend de croissance, ce qui n'est pas nécessairement le cas du ratio dettes/actions qui illustre une structure.
La façon la plus simple d'éliminer ce trend et de normaliser cette grandeur est de la rapporter au stock de capital installé. La valeur de marché ne coïncide pas avec la valeur du capital installé puisque la première traduit la rentabilité attendue de la seconde. Cette normalisation fait apparaître le ratio de Tobin :
q = valeur de marché de l'entreprise/capital au coût de renouvellement.
Le ratio de Tobin représente alors la valeur de marché d'une entreprise qui détient un franc de capital productif installé.
Les critères de choix d'investissement productif dans une telle économie répondent à l'intérêt des créanciers-actionnaires. Un investissement n'est réalisé que s'il assure un rendement suffisant. Son taux de rendement spécifique, qui rapporte la valeur du flux de revenus qu'il va susciter à la valeur de l'investissement lui-même, doit donc être au moins égal au rendement financier moyen du capital en place. L'investissement assure alors une augmentation de la valeur de marché de l'entreprise qui investit.
Le revenu qu'occasionne le capital correspond au profit, de sorte qu'en théorie le rendement financier moyen du capital s'exprime par le ratio
u = profit/valeur de marché de l'entreprise.
Si les marchés sont parfaitement efficients, c'est-à-dire s'ils traduisent fidèlement, dans l'évaluation des actifs, la rentabilité attendue des entreprises par les investisseurs, la valeur de marché des entreprises est le résultat de l'actualisation au taux d'intérêt du marché r, de la séquence des profits attendus :
Sous ces conditions idéales, sans incertitude et donc sans risque, le rendement financier moyen du capital u est égal au taux d'intérêt du marché r. Un placement financier et un investissement productif apparaissent comme deux formes de placement similaires. Le marché leur assure un rendement égal.
Cette égalité peut être interprétée ainsi : un investisseur a le choix entre financer un investissement nouveau, dont le rendement est au moins égal à u, ou prêter à un taux égal à r. Puisque les titres de créance et les titres de propriété sont échangeables librement, cela implique que u soit égal à r. Sinon, il y aurait une opportunité d'arbitrage avantageux pour les investisseurs.
Dans un tel monde, l'endettement n'est pas un fardeau. La décision d'investir ne dépend que du rendement spécifique de l'investissement considéré. Elle est indépendante de la structure de financement héritée. Que l'entreprise qui investit s'endette ou non pour financer cet investissement n'est pas une question pertinente quant à son opportunité.
Ce monde est idéal à plus d'un titre : il ne connaît ni incertitude, ni cloisonnement des marchés, ni fiscalité.