Sources et limites de la croissance

4. Les facteurs quantitatifs de la croissance

4.1. Les ressources naturelles et la croissance économique

Documents associés - Textes de référence

Le principe de la rente ricardienne


Fourastié, Jean (1978), La réalité économique. Vers la révision des idées dominantes en France, Paris, Robert Laffont, p. 159-163


Le chapitre de Ricardo sur les rentes me semble être la clef de voûte de la science économique, même aujourd'hui. Je vais insister seulement sur ses aspects fondamentaux. Le raisonnement se fait d'abord à technique de production constante, et à population croissante.

Ricardo a découvert et exposé son "modèle" explicite de la réalité à partir d'une situation simplifiée, mais qui est observable; le problème posé est d'abord celui de la nourriture d'une population de faible densité sur un territoire donné. Dans ce cas, les habitants, selon un instinct coutumier, s'installent sur les meilleures terres du pays, les plus fertiles, les mieux arrosées, etc., et les cultivent : c'est la zone 1 (fig. ci-dessous). On y obtient, avec un travail relativement faible, des rendements importants.

En 100 h de travail, sur cette zone 1, on obtient, par exemple, un quintal de blé. Dans une situation comme celle-là, peut-il y avoir des salariés ? (J'ajoute ici des idées personnelles à celles de Ricardo). On ne peut le concevoir, si l'on se borne à envisager la production agricole ; mais il n'y a pas que des entreprises agricoles : on peut alors envisager des salariés, mais avec quel salaire ?

Sur la zone agricole 1, ou bien il n'y a pas de salarié, ou bien il est indifférent d'être salarié ou propriétaire. En effet, il reste des terres vacantes, soit dans la zone 1, soit dans la marge de la zone 2, presque aussi bonne que la zone 1. Un entrepreneur ne pourrait avoir de salariés qu'en leur donnant un revenu au moins égal à celui que ceux-ci pourraient percevoir s'ils s'installaient "à leur compte" sur des terres vacantes. Le propriétaire qui veut employer des salariés doit donc leur donner le salaire qui correspond à son propre revenu de propriétaire, soit ici 1/100 de q de blé ou 1 kg de blé par heure de travail. Il ne peut offrir plus, car il perdrait et se ruinerait ; s'il offre moins, il ne trouvera personne. Ainsi, dans le cas où la population est assez peu nombreuse pour que seules les terres à haut rendement soient exploitées, le revenu des propriétaires est égal au revenu des salariés (s'il en est). Il n'y a pas de rente

Si la population s'accroît, les terres de la zone 1 ne suffisent plus à nourrir la nation. Les hommes sont obligés de cultiver la zone 2 où le rendement est par exemple de 110 heures de travail pour un quintal de blé, car les terres sont moins fertiles. On cultivera même ensuite les zones 3, 4, 5; au fur et à mesure que la population augmentera. On peut arriver à une situation analogue à celle de la France de 1700 dans laquelle la dernière zone (soit arbitrairement la zone 10) exigeait 200 heures de travail pour un quintal de blé.

La densité de population ne peut alors augmenter plus, car plus de 200 heures de travail pour un quintal de blé, c'est la famine. La zone 11 donne moins d'un quintal pour 200 heures. La population qui voudrait vivre sur la zone 11 n'est pas assez nourrie. On a parfois, dans l'histoire, enregistré des catastrophes qui font, en 50 ou 100 ans, par famines et épidémies, effondrer la population de moitié, voire des deux tiers, et restreindre le territoire agricole de la zone 10 à la zone 3 ou la zone 4.

Supposons la population assez nombreuse, mais pas trop ; cette population est obligée, pour se nourrir, de cultiver, par exemple, 6 des 10 zones. Lorsque le blé est vendu, son prix est unique dans tout le territoire : on ne le vend pas à des prix différents selon les zones où il est produit; il faudrait pour cela un système comptable, politique et policier qui n'existe pas. Le prix de vente s'établit au niveau du prix de revient dans la zone 6, disons 160 salaires horaires le quintal. Pourquoi ? – Parce qu'il ne peut être inférieur, ni être supérieur. Il ne peut pas être inférieur à 160 salaires horaires, car, sinon, les exploitants de la zone 6 ne pourraient continuer longtemps à vendre moins de 160 ce qui leur coûte 160. Inversement, le prix ne peut pas être sensiblement supérieur à 160 salaires horaires, car les gens au lieu de payer, par exemple 165, auraient alors intérêt à s'installer en tant que chefs d'entreprises producteurs sur les terres marginales de la zone 7, où ils obtiendraient ce quintal de blé pour à peine plus de 160 s.h. Donc, dans cette situation démographique le prix du blé est bien, en année moyenne, de 160 salaires horaires le quintal.

Le propriétaire de la zone 1 est alors, avec une propriété héritée de ses ancêtres, dans une situation très privilégiée : il peut vendre son blé beaucoup plus cher que le prix de revient. Son prix de revient est toujours en année moyenne, de 100 salaires horaires; son prix de vente peut être et est de 160 s.h. Il a un bénéfice, un profit pur, une rente, de 60 salaires horaires par quintal de blé produit.

Il est tout naturel alors qu'il ait des salariés ; le propriétaire d'une grande terre de zone 1 est devenu un homme riche ; il ne cultivera plus lui-même. Il y a des hommes pauvres dans la nation, installés sur la zone 6, presque obligés à aller sur la zone 7; ces hommes pauvres ne gagnent qu'un quintal de blé par 160 heures de travail; si le propriétaire de fa zone 1 leur offre un salaire meilleur, par exemple 1/150 ou 1/145 de quintal par heure de travail, ces marginaux renonceront aux aléas de l'entrepreneur pour accepter le salaire fixe qui leur est offert. Ces hommes ont en effet le choix entre être propriétaires (capitalistes!) sur la zone 7, où il auront un revenu un peu inférieur à 1/160 de quintal par heure de travail, ou être salariés, à 1/155 de quintal par heure, des propriétaires des zones 1, 2, 3...

En fait, de par la fécondité de l'espèce humaine, la population tend à augmenter jusqu'à ce que la zone 10 soit cultivée ; la zone 10 étant, on l'a dit, celle où le prix de revient du quintal est de 200 heures de travail, maximum compatible, en longue période, avec fa subsistance des hommes. Comme le processus est assez lent, les propriétaires successifs de la zone 1, dont, à l'origine, les ancêtres ne se distinguaient pas des salariés, se sont habitués à avoir à leurs ordres des salariés de plus en plus pauvres et donc acceptant de travailler pour un salaire de plus en plus faible. Finalement, en fin d'évolution, les salariés gagnent à peine plus de 1/200 de quintal. Par contre, les propriétaires possédant des terres sur les zones 1 à 9 ont tous des rentes. Le propriétaire de la zone 1 a une rente égale pratiquement à la moitié de son "chiffre d'affaire".

On ne saurait trop insister sur l'importance du schéma de Ricardo pour la compréhension des phénomènes actuels de salaires et de profits. On peut en effet, généraliser de la terre à n'importe quelle autre activité : il y a rente (profit pur) chaque fois qu'il y a des producteurs dont les prix de revient sont différents, et que les consommateurs acceptent de payer le prix du producteur le plus "mal placé", le moins efficace. Tous ceux qui sont mieux placés que le producteur marginal ont des profits purs, dans la proportion de l'écart entre leur prix de revient, et celui de l'entreprise marginale, médiocre, mal équipée, mal gérée, mais qui cependant vend sa marchandise parce que celle-ci est rare, que les consommateurs en ont besoin et acceptent de payer ce prix.