Stratification sociale et inégalités

5. Egalisation des conditions et démocratie

5.4. Tocqueville et le paupérisme

Documents associés - Textes de référence

Le principe de la division du travail


Smith, Adam (1776), Recherches sur la nature et les causes de la Richesse des Nations


    Ce grand accroissement de la quantité d'ouvrage que le même nombre de gens est capable d'exécuter du fait de la division du travail, est dû à trois circonstances différentes : premièrement, à l'accroissement de l'habileté de chaque ouvrier particulier; deuxièmement, au gain du temps que l'on perd communément lorsqu'on passe d'un type d'ouvrage à un autre; et enfin, à l'invention d'un grand nombre de machines qui facilitent et abrègent le travail, et qui mettent un seul homme en mesure de faire l'ouvrage d'un grand nombre.

    Premièrement, l'amélioration de l'habileté de l'ouvrier accroît nécessairement la quantité d'ouvrage qu'il peut exécuter, et la division du travail, en réduisant l'activité de chaque homme à une seule opération simple, et en faisant de celle-ci le seul emploi de sa vie, accroît nécessairement beaucoup l'habileté  de l'ouvrier. je suis sûr qu' un forgeron ordinaire, qui, quoique habitué à manier le marteau, n'a jamais eu à fabriquer de clous, ne sera guère en mesure, s'il s'y trouve obligé, de fabriquer plus de deux ou trois cents clous par jour, lesquels seront de surcroît très mauvais. Un forgeron habitué à fabriquer des clous, mais sans avoir eu la besogne de cloutier pour seule ou principale activité, peut rarement avec toute la diligence possible fabriquer plus de huit cents ou de mille clous par jour. J'ai vu plusieurs garçons de moins de vingt ans qui n'avaient jamais exercé d'autre métier que celui de fabriquer des clous, et qui, en se donnant du mal, pouvaient en fabriquer, chacun, plus de deux mille trois cents par jour. Cependant, la fabrication d'un clou n'est nullement une opération des plus simples. C'est le même homme qui actionne le soufflet, tisonne ou arrange le feu si nécessaire, chauffe le fer et forge chaque partie du clou. En forgeant la tête il lui faut aussi changer d'outils. Les différentes opérations en lesquelles se subdivise la fabrication d'une épingle, ou d'un bouton de métal, sont toutes bien plus simples, et l'habileté de l'ouvrier, dont la seule activité dans la vie est de les exécuter, est habituellement bien plus grande. La rapidité avec laquelle certaines opérations de ces manufactures sont exécutées, dépasse celle qu'on supposerait la main humaine capable d'acquérir, si on ne les avait jamais vues.

    Deuxièmement, l'avantage que l'on gagne en économisant le temps communément perdu lorsqu'on passe d'un type d'ouvrage à un autre, est bien plus grand que ce que l'on pourrait à première vue imaginer. Il est impossible de passer très rapidement d'un type d'ouvrage à un autre, qui s'exécute en un lieu différent, et avec des outils tout à fait différents. Un tisserand de la campagne, cultivant une petite ferme, doit perdre beaucoup de temps en passant de son métier au champ, et du champ à son métier. Quand on peut faire les deux besognes  dans le même atelier, la perte de temps est incontestablement bien moindre. Pourtant, même dans ce cas, elle est très considérable. Un homme traînasse communément un peu lorsqu'il passe d'un type d'emploi à un autre. Quand il commence le nouvel ouvrage il est rare qu'il soit très zélé et qu'à ait le cœur à l'ouvrage; son esprit, comme on dit, est ailleurs, et pendant quelque temps à musarde plutôt qu'il ne s'applique à bon escient. L'habitude de traînasser et de travailler avec indolence et négligence, qu'acquiert naturellement, ou plutôt nécessairement, tout ouvrier de la campagne, obligé de changer d'ouvrage et d'outils toutes les demi-heures et d'employer sa main de vingt façons différentes presque tous les jours de sa vie, le rend presque toujours fainéant et paresseux, et incapable de travailler avec énergie même quand le temps presse. Aussi, indépendamment de son habileté insuffisante, cette seule cause réduira-t-elle toujours considérablement la quantité d'ouvrage qu'il est capable d'exécuter.

    Troisièmement, et enfin, tout le monde sait combien l'application des machines appropriées facilite et abrège le travail. Il est inutile d'en donner un exemple. Je ferai donc seulement remarquer que l'invention de toutes les machines, grâce auxquelles le travail est si facilité et abrégé, semble avoir pour origine la division du travail. Il est bien plus facile aux hommes de découvrir des méthodes plus aisées et plus pratiques d'atteindre un objet, quand ils concentrent toute leur attention sur ce seul objet, que lorsqu'ils la dispersent entre une grande diversité de choses. Mais du fait de la division du travail, chaque homme vient naturellement à concentrer toute son attention sur un seul et très simple objet. On doit donc naturellement s'attendre à ce que l'un ou l'autre de ceux qui sont employés dans chaque branche particulière du travail invente bientôt des méthodes plus aisées et plus pratiques d'exécuter son propre ouvrage particulier partout où la  nature de cet ouvrage permet une telle amélioration. Une grande partie des machines 1 employées dans les manufactures où le travail est le plus subdivisé, fut à l'origine l'invention  d'ouvriers ordinaires, qui, employés chacun dans quelque opération très simple, consacraient naturellement leurs pensées à découvrir des méthodes plus aisées et plus pratiques de l'exécuter. Quiconque a l'habitude de visiter de telles manufactures, a dû souvent voir de très belles machines, inventées par des ouvriers ordinaires pour faciliter et accélérer leur propre partie spécifique de l'ouvrage. Dans les premières machines à feu, un garçon était constamment employé à ouvrir et à fermer alternativement la communication entre la chaudière et le cylindre, selon que le piston montait ou descendait. L'un d'entre eux, qui aimait jouer avec ses compagnons, observa qu'en reliant par une corde le manche de la valve, qui ouvrait cette communication, à une autre partie de la machine, la valve s'ouvrirait et se fermerait sans son aide, et le laisserait libre de s'amuser avec ses compagnons de jeu. Une des plus grandes améliorations apportées à cette machine depuis son invention à l'origine, a ainsi été découverte par un garçon qui voulait s'épargner du travail.

    Cependant, toutes les améliorations des machines n'ont point été inventées par ceux qui avaient besoin de s'en servir. Beaucoup ont été dues à l'ingéniosité des fabricants de machines, quand fabriquer des machines devint l'objet d'un métier singulier; et quelques-unes à l'ingéniosité de ceux que l'on appelle philosophes ou hommes de spéculation, dont le métier n'est pas de faire quelque chose, mais d'observer toute chose; et qui, de ce fait, sont souvent capables de combiner ensemble les pouvoirs des objets les plus éloignés et les plus dissemblables. Dans le progrès de la société, la philosophie ou la spéculation devient, comme tout autre  emploi, le principal ou le seul métier et occupation d'une classe particulière de citoyens. Comme tout autre emploi aussi, elle est subdivisée en un grand nombre de branches différentes, dont chacune occupe une tribu ou une classe singulière de philosophes; et cette subdivision d'emploi dans la philosophie, comme dans toute autre activité, améliore l'habileté et fait gagner du temps. Chaque individu devient plus compétent dans sa propre branche singulière, il est au total fait plus d'ouvrage, et la quantité de science en est considérablement accrue.

    C'est la grande multiplication des productions de tous les différents arts consécutive à la division du travail, qui donne lieu dans une société bien gouvernée à cette opulence universelle qui s'étend jusqu'aux rangs les plus bas du peuple. Chaque ouvrier a une grande quantité de son propre ouvrage à céder au-delà de ce dont il a lui-même besoin ; et, comme tous les autres ouvriers sont exactement dans la même situation, il est en mesure d'échanger une grande quantité de ses propres marchandises contre une grande quantité des leurs ou, ce qui revient au même, contre le prix de cette grande quantité. Il les fournit abondamment de ce dont ils ont besoin, et ils l'équipent amplement aussi de ce dont il a besoin, et une abondance générale se répand dans tous les rangs différents de la société.