Intégration et solidarité

5. La cohésion sociale et les instances d'intégration

5.1. Intégration sociale et exclusion

Documents associés - Textes de référence

Le pauvre participe à l'interaction sociale


Simmel, Georg (1908), Sociologie, Paris, PUF, p. 461-463


Le pauvre n'est pas seulement un pauvre, mais aussi un citoyen. C'est dans cette mesure qu'il est concerné lui aussi par le droit que la loi reconnaît à l'ensemble des citoyens comme corollaire de l'obligation publique de secourir les pauvres (…) Les fonctions de l'État, qui formellement sont à une distance idéale égale au-dessus de tous les citoyens, représentent néanmoins des contenus très différents selon leurs situations individuelles, et quand pour cette raison le pauvre ne participe pas à l'aide aux pauvres comme sujet et comme finalité, mais seulement comme le maillon d'une organisation téléologique de l'État qui le dépasse, son rôle dans cette fonction de l'État, si l'on peut dire, n'est toutefois pas le même que celui du citoyen aisé. L'important du point de vue sociologique, c'est de comprendre cela : toute la particularité matérielle de la situation du pauvre secouru, qui d'un côté fait de son état individuel le but extérieur de l'assistance, et d'un autre côté le soumet aux intentions globales de l'État comme un objet dépourvu de droits, une matière amorphe, ne l'empêche absolument pas d'être partie intégrante de l'unité de l'État. Malgré ces deux déterminations qui semblent exclure le pauvre assisté de cette unité, ou plus exactement grâce à elles, il s'intègre organiquement à la structure globale, il fait partie, en tant que pauvre, de la réalité historique de la société, qui vit en lui et au-dessus de lui, c'est un élément sociologique formel exactement au même titre que le fonctionnaire ou le contribuable, l'instituteur ou n'importe quel vecteur d'échanges. Sa position est à peu près celle de l'étranger au groupe, qui matériellement, en quelque sorte, ne fait évidemment pas non plus partie du groupe au sein duquel il se trouve ; mais il fait apparaître ainsi une entité globale, qui comprend à la fois les parties autochtones du groupe et l'étranger, leurs actions réciproques singulières créent le groupe au sens plus large du terme, elles caractérisent le cercle historique réel. Ainsi le pauvre est bien en dehors du groupe, dans une certaine mesure, mais cet en-dehors n'est qu'un mode particulier d'action réciproque avec lui, qui l'intègre à l'unité du tout dans son sens le plus large.

C'est seulement en se représentant les choses ainsi qu'on peut résoudre l'antinomie sociologique du pauvre, qui reflète les difficultés socio-éthiques de l'aide aux pauvres. La tendance solipsiste du type médiéval de l'aumône, dont j'ai parlé plus haut, passait en quelque sorte intérieurement à côté du pauvre à qui s'adressait extérieurement ce geste, c'était le mépris total du principe selon lequel on ne doit jamais traiter un être humain comme un simple moyen, mais toujours comme une fin. Or fondamentalement, celui qui reçoit est aussi quelqu'un qui donne, le donateur reçoit un écho en retour, et c'est ce qui fait du don une action réciproque, un événement sociologique. Mais si, comme dans le cas précédent, le destinataire est complètement exclu du processus intentionnel du donateur, il joue tout simplement le même rôle que le tronc où l'on dépose son offrande pour une quelconque messe des morts, l'action réciproque est coupée, le geste de donner n'est pas un événement social, mais simplement individuel. Or il est vrai, on l'a vu, que la pratique moderne du secours aux pauvres ne traite pas non plus le pauvre comme une fin en soi; mais elle exprime néanmoins que le pauvre, placé dans cette série téléologique qui le dépasse, reste un élément organique du tout qui est intégré à son processus intentionnel, sur la base donnée. Il est vrai que sa réaction à lui au don qu'il reçoit ne produit pas plus que dans la forme médiévale un effet en retour sur un individu ; mais du fait qu'on lui permet à nouveau son activité économique, qu'on empêche sa force corporelle de décliner, que ses désirs de s'enrichir par la violence sont détournés, la totalité de son cercle social subit effectivement une réaction à ce qu'elle lui a fait. Une relation purement individuelle ne sera satisfaisante sur le plan éthique et accomplie sur le plan sociologique que si chacun est réellement et réciproquement la fin de l'autre – naturellement pas seulement une fin ; mais cela ne s'applique pas à une collectivité supra-personnelle. Celle-ci, avec sa téléologie, peut tranquillement dépasser l'individu et revenir à elle-même, en quelque sorte sans s'arrêter à lui : dans la mesure même où tout individu fait partie du tout, il sera d'emblée la cible de l'action, il n'est pas, comme dans l'autre cas, laissé dehors, mais alors que dans les deux cas on lui refuse également tout caractère téléologique immédiat, en tant que membre du tout, il participe au caractère téléologique de celui-ci.