Sources et limites de la croissance

5. Les NTIC et la croissance

5.1. Les nouvelles technologies du point de vue de l'offre

Documents associés - Textes de référence

Le nouveau paradigme techno-économique


Boyer, Robert (1995), Formation et emploi dans les nouveaux modèles de production, Paris, OCDE, coll. ''Science Technologie Industrie Revue", p. p. 119-147 (121-122)


Après la Seconde Guerre mondiale s'est imposée une conception linéaire des relations entre science, technologie et croissance. Les nouvelles technologies étaient utilisées pour produire des biens standardisés et dégager ainsi des bénéfices importants et croissants. En matière d'organisation du travail, les ouvriers de production voyaient leur qualification reconnue réduite au minimum, car une extrême spécialisation était perçue comme la condition de la réduction permanente des coûts, donc de l'extension des marchés. Tant que la croissance demeura forte et régulière, ce modèle de production s'avéra viable et efficace.


A partir de la fin des années 60, de multiples tensions firent apparaître les limites de ce modèle, comme en témoignent par exemple la décélération de la productivité aux États-Unis, la montée des problèmes d e qualité, la multiplication des conflits sociaux qui contestent l'organisation d u travail industriel et l'alourdissement du capital. En outre, la poursuite de l'internationalisation des échanges renforce la concurrence, favorise des stratégies de différenciation de produits des entreprises pour renouveler les économies d'échelle traditionnelles. Plus encore, les conjonctures nationales sont de plus en plus dépendantes des évolutions de l'économie mondiale. C'est ainsi qu'une incertitude plus grande quant au volume et à l'orientation d e la demande fait ressortir la rigidité productive propre au modèle linéaire, caractéristique qui passait inaperçue lorsque la croissance était forte, stabilisée ou tout au moins à peu près prévisible (Boyer,1993).

En un sens, les principes du modèle interactif permettent de répondre plus efficacement à ces nouvelles caractéristiques de l'environnement. Un pilotage de la production par la demande, la mise en œuvre d'innovations technologiques et organisationnelles en vue de créer des produits différenciés et de faire de la qualité un atout dans la compétition oligopolistique, le raccourcissement des délais entre conception, production et livraison sur le marché, autant de facteurs qui rendent les entreprises plus aptes à répondre aux développements imprévisibles et à la forte variabilité de la conjoncture macroéconomique, donc autorisent des performances supérieures (Milgrom et Roberts, 1990). Dans ce second modèle, le traitement de l'information et la décentralisation des décisions de gestion de la production introduisent une nouvelle configuration pour l'organisation interne de l'entreprise, comme de ses relations avec la sous-traitance. Une plus grande flexibilité productive n'est d'ailleurs pas incompatibles avec une réduction des coûts et une amélioration de la qualité.

En conséquence, la mise en œuvre de ce modèle de production flexible et différenciée appelle des principes originaux, une organisation interne et une codification de la relation salariale qui marquent des ruptures significatives par rapport aux pratiques antérieures. En terme d'objectifs, la qualité et la différenciation des biens contribuent à la réduction des coûts grâce à une optimisation de la productivité globale et une intégration de la recherche et du développement, de l'organisation de la production et des études de marché. Pour sa part, le nouveau système d'organisation vise à insérer la demande dans le processus de production, que ce soit en réduisant les stocks au minimum ou en répondant à la demande du consommateur quant à la différenciation et la qualité des produits. De ce fait, la capacité d'apprentissage et la polyvalence des opérateurs deviennent essentielles dans ce modèle de production, de sorte qu'une éducation générale satisfaisante doit maintenant s'associer à une formation professionnelle suffisamment large et périodiquement actualisée. Mais encore faut-il que les salariés soient motivés pour développer au mieux leurs compétences et assurer ainsi la compétitivité de leur entreprise. Cela suppose tout à la fois des formules salariales qui incitent à l'amélioration continue des compétences et l'équivalent d'un compromis à long terme qui assure qu'à moyen terme les salariés ne seront pas pénalisés de leurs efforts concernant la productivité et la qualité. A cet égard, le recours à un chômage technique fréquent et à une mobilité externe risque fort de rompre le « cercle vertueux » que supposent les nouveaux principes de production.



Dès lors, il n'est pas aisé d'assurer la transition du modèle linéaire au modèle interactif, car l'effort de formation doit être synchronisé par rapport à un ensemble de changements concernant la décentralisation des décisions, le maintien ou l'accroissement du niveau général d'éducation, la redéfinition des métiers comme des systèmes de rémunération. Cette transformation est d'autant plus difficile que les organisations étaient proches de l'idéal du modèle linéaire.