Parler de métissage culturel a-t-il un sens ? Bien qu'il ait lui-même qualifié de métisses certaines situations africaines, l'anthropologue Jean-Loup Amselle revient sur les inconvénients de l'usage généralisé de cette notion.
Sciences Humaines : Quelle définition pourrait-on donner de la notion de métissage culturel ?
Jean-Loup Amselle : Le métissage est une idée du XIXe siècle : c'est un mélange des sangs, du point de vue racial. A l'époque, parmi les anthropologues et les philosophes, les opinions étaient très tranchées : certains étaient pour (mixophiles), d'autres farouchement contre (mixophobes), comme le théoricien du racisme Gobineau, à la fin du siècle dernier. Mais aujourd'hui, pour la biologie et la génétique, la notion n'a plus de sens puisque l'on sait que l'hérédité ne procède pas par mélange, mais par juxtaposition des caractères. C'est donc une idée ancienne, liée au polygénisme, c'est-à-dire à la théorie selon laquelle il y aurait, dès le départ, une pluralité de souches humaines ayant donné les différentes races. Aujourd'hui, cette notion est devenue très employée dans le monde de la mode, de la littérature, de la musique, de l'art, du spectacle, et de la culture en général. Elle désignerait quelque chose comme le libre mélange des genres, sur fond de mélange des couleurs de peau. On la trouve chez des historiens, comme Serge Gruzinski (La Pensée métisse) et, sous d'autres termes, elle est très importante chez les penseurs de la postmodernité culturelle, comme Homi Bhabha (The LocTation of Culture, 1994).
Cette vision du monde est liée à celle de sa globalisation. Les mêmes théoriciens qui annoncent la mondialisation de la culture sont aussi ceux qui s'intéressent à la notion de métissage. C'est le cas d'Ulf Hannerz, un penseur de la complexité culturelle, ou bien encore de l'anthropologue James Clifford, dans son dernier livre (Routes, 1997). Ils défendent l'idée de Henri.Bergson et-de Karl-Popper selon laquelle les sociétés, autrefois fermées, sont destinées à s'ouvrir : autrefois, les sociétés se développaient sans contact les unes avec les autres, et maintenant, tout communique.
Face à ce processus annoncé, les attitudes sont variables. II est rare que l'on ne s'inquiète pas de la menace d'uniformisation culturelle et de la perte des cultures authentiques. Cette inquiétude existait également à la fin du XIX° siècle, mais à propos des races : on annonçait la disparition des Australiens, des Indiens d'Amérique, voire de beaucoup d'autres, dans une sorte de métissage généralisé.
Bientôt, disait-on, il n'y aura plus de races pures. Aujourd'hui, on annonce à peu près la même chose, mais à propos des cultures. Une telle conception peut amener à dénier toute valeur à ce qui n'est pas pur. Les anthropologues ont souvent beaucoup de mal à admettre qu'un métis de Maori se revendique de la culture maori. De même, ils ont beaucoup de mal à penser que les Tasmaniens ou les autochtones de la Terre de Feu n'ont peut-être pas disparu, puisqu'il existe des métis.
Selon moi, le premier piège de cette notion est de nous obliger à penser qu'il a existé des cultures pures, comme on pensait qu'il avait existé des races pures. Tout métissage renvoie à l'idée préalable que l'humanité est composée de lignées séparées qui, enfin, peut-être, vont se trouver réunies. Derrière la théorie du métissage, il y a celle de la pureté des cultures.
Pourtant, on serait plutôt tenté d'opposer ces deux notions, comme des contraires.
Le métissage et l'identité culturelle ne sont pas contraires l'un à l'autre. Il y a un exemple extraordinaire, celui des Herrero de Namibie. Au XIX° siècle, il n'existait pas de Herrero, mais une constellation de groupes plus ou moins indépendants. A la fin du siècle, les troupes coloniales allemandes les ont quasiment exterminés. Les survivants se sont mélangés avec les colons allemands, et c'est seulement parmi leurs descendants plus ou moins métissés que l'on a commencé à entendre parler de l'ethnie Herrero. Les populations et les cultures ne disparaissent jamais totalement: elles se mélangent et se transforment, de telle manière qu'on ne peut pas fixer dans l'histoire un moment où elles auraient existé de manière plus authentique. On peut également citer le cas des Garifuna du Belize, qui parlent une langue amérindienne et se disent autochtones, même si de toute évidence, ils ressemblent à des Africains. Dans un tel contexte, on voit mal ce que signifierait l'uniformisation du monde, puisque des identités différentes peuvent être revendiquées, sinon recréées à tout moment de l'histoire.
Par exemple, à l'époque actuelle, on ne peut pas dire que les revendications culturelles et ethniques soient mal reçues par les instances qui font autorité dans le monde : les Etats libéraux et les organisations internationales (ONU, Europe) ont plutôt tendance à encourager ce genre de revendication collective, et à leur prêter une oreille attentive. Alors, pourquoi prédire l'uniformisation ? Ce que l'on appelle les "revendications identitaires" est aujourd'hui un secteur très actif de la politique mondiale, et ce mouvement des idées entretient des liens avec la notion de métissage.
II y a un deuxième aspect de la notion de métissage que vous critiquez : c'est de laisser croire que notre époque est exceptionnelle parce qu'elle romprait avec l'isolement dans lequel vivaient les cultures auparavant A quoi faites-vous allusion ?
Ce qu'on appelle la mondialisation n'est pas un phénomène complètement nouveau. Pour la plupart, les sociétés du monde entier ont vécu dans des mondes plus larges que le seul cercle de leur intériorité. Elles ont toujours fait appel à des signifiants universels pour manifester leur particularisme. Ce n'est pas une chose nouvelle.
Avant la globalisation actuelle, il y en a eu d'autres : la diffusion du christianisme en Europe, de l'islam en Afrique, de l'Occident dans le Nouveau Monde ont amené les sociétés locales à se définir par rapport à un monde qui les dépassait.
C'est également vrai, à plus petite échelle, des sociétés qui semblent les plus enclavées: lorsque Malinowski a étudié les Mélanésiens, il s'est étonné de trouver chez eux des circuits commerciaux très organisés qui s'étendaient sur des centaines de kilomètres. Bref, la notion de culture isolée, autonome, est une illusion liée aux méthodes d'observation des ethnologues, qui ont tendance à se concentrer sur un village, une île, une ethnie, pour instaurer une sorte de huis clos. Ce faisant, on renforce l'idée que ces cultures sont engluées dans leur passé, on leur dénie tout caractère contemporain. Par contraste, l'époque actuelle est décrite comme celle de l'explosion de toutes les barrières, comme s'il s'agissait de quelque chose d'inédit dans l'histoire. C'est une illusion.
Pourtant, chaque société possède des critères de pureté, et se fait une idée de sa particularité. Pourquoi lui refuser le droit de penser le métissage ?
Bien sûr, chaque société possède ce genre de définition, et s'en sert, en particulier, pour qualifier ses voisins. Les Malinké de l'Afrique de l'Ouest sont appelés "mangeurs d'arachides"par les Minanka, et réciproquement, les Minanka sont des "mangeurs de chiens". Ce sont des stéréotypes, et c'est précisément à travers ces catégories-là que le métissage est imaginé, soit en bien, soit en mal. Simplement, il s'agit là du discours des acteurs sur leur propre société : un discours que les ethnologues ont tendance à prendre au pied de la lettre et à reproduire comme s'il s'agissait d'un fait objectif.
J'ai étudié, par exemple, les idées d'un marabout africain, fondateur du prophétisme n'ko, sur le métissage. II dénonce tout abandon de la culture malinké au profit de la culture européenne, et déplore les mariages mixtes : le métissage lui apparaît comme un ferment de dégénérescence culturelle. Selon lui, il y a une harmonie entre la culture, le mode de vie, la langue, l'activité: c'est une conception très ethnique de la pureté, qui s'oppose au métissage. Mais, même si elles n'ont pas les mêmes conséquences, les théories positives du métissage partent des mêmes prémisses: à savoir, qu'il existe des mœurs, des croyances, des façons de faire qui sont propres à tel ou tel groupe humain, et constituent sa culture. Prenez par exemple le cas de l'écrivain Edouard Glissant. Son argument est qu'il existe deux sortes de cultures: les cultures créoles, celles des Antilles, qui n'ont pas d'ancêtres connus, et les cultures ataviques, comme celle des Français, qui ont un panthéon ancestral, une origine collective. E. Glissant fait l'éloge des cultures créoles qui, selon lui, sont porteuses d'avenir. Bref, il finit par dire la même chose : ne vous abâtardissez pas, ne devenez pas "atavique", restez créole, ou devenez-le. Et surtout, ce qui est gênant, c'est de penser que ces distinctions puissent avoir une signification objective : il n'y a pas de différence fondamentale entre les sociétés qui ont des ancêtres et celles qui n'en ont pas. Les deux sont des images construites. Tous les éléments de culture ne sont pas investis de la même façon selon les sociétés. En Afrique pré coloniale, par exemple, il existait un pragmatisme religieux tel que si un objet de culte, un "fétiche", ne donnait pas de bon résultat, on allait en chercher un autre à quelques centaines de kilomètres de là, parce qu'on avait entendu dire qu'il marchait bien. Parler de religion dogon, bambara, malinké ou peule n'a pas tellement de sens dans ces conditions. Lorsque les religions missionnaires sont arrivées, elles ont été adoptées de la même façon.
Ce genre de pratique n'était donc pas perçu comme un mélange, mais comme une stratégie religieuse normale. Même si on est tenté de le faire, décrire cela comme un métissage n'a pas de pertinence. Pour ma part, je préfère décrire ces procédés comme des "branchements" : lorsqu'on a besoin de quelque référence extérieure, on se "branche" dessus. C'est un procédé normal et courant de construction des cultures, et ce n'est pas vécu comme un métissage. Le métissage, lui, renvoie toujours à l'idée que, quelque part, la pureté de la culture est atteinte.
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