Politique agricole

1. L'agriculture face au marché

1.1. La terre n'est pas une marchandise comme les autres

Documents associés - Textes de référence

Le marché et la nature


Polanyi, Karl (1944), La grande transformation, Paris, Gallimard, p. 238-239


Ce que nous appelons la terre est un élément de la nature qui est inextricablement entrelacé avec les institutions de l'homme. La plus étrange de toutes les entreprises de nos ancêtres a peut-être été de l'isoler et d'en former un marché.

Traditionnellement, la main-d'oeuvre et la terre ne sont pas séparées ; la main-d'oeuvre fait partie de la vie, la terre demeure une partie de la nature, la vie et la nature forment un tout qui s'articule. La terre est ainsi liée aux organisations fondées sur la famille, le voisinage, le métier et la croyance - avec la tribu et le temple, le village, la guilde et l'église. Le Grand Marché unique, d'autre part, est un dispositif de la vie économique qui comprend des marchés pour des facteurs de production. Puisque ces facteurs se trouvent être indiscernables des éléments qui constituent les institutions humaines, l'homme et la nature, il est facile de voir que l'économie de marché implique une société dont les institutions sont subordonnées aux exigences du mécanisme du marché.

Cette proposition est utopique aussi bien en ce qui concerne la terre qu'en ce qui concerne la main-d'oeuvre. La fonction économique n'est que l'une des nombreuses fonctions vitales de la terre. Celle-ci donne sa stabilité à la vie de l'homme; elle est le lieu qu'il habite; elle est une condition de sa sécurité matérielle; elle est le paysage et les saisons. Nous pourrions aussi bien imaginer l'homme venant au monde sans bras ni jambes que menant sa vie sans terre. Et pourtant, séparer la terre de l'homme et organiser la société de manière à satisfaire les exigences d'un marché de l'immobilier, cela a été une partie vitale de la conception utopique d'une économie de marché.

Encore une fois, c'est dans le domaine de la colonisation moderne que la véritable signification de cette entreprise devient manifeste. Que le colonisateur ait besoin de la terre à cause de la richesse qu'elle recèle, ou qu'il veuille simplement contraindre l'indigène à produire un surplus de nourriture et de matières premières, ce n'est souvent pas cela qui compte; et il est à peu près égal que l'indigène travaille directement sous la surveillance du colonisateur ou seulement sous quelque forme indirecte de contrainte, car dans tous les cas, sans exception, il faut d'abord qu'on ait ébranlé le système social et culturel de la vie indigène.

Il y a une étroite analogie entre la situation coloniale actuelle et celle de l'Europe occidentale cent ou deux cents ans plus tôt. Mais la mobilisation du sol qui, dans les pays exotiques, peut être comprimée dans l'espace de quelques années ou décennies, peut avoir pris autant de siècles en Europe occidentale.

Le défi est venu du développement de formes de capitalisme qui n'étaient pas purement commerciales. Il y eut, commençant en Angleterre sous les Tudors, un capitalisme agricole qui avait besoin d'une exploitation individualisée de la terre, comportant conversions et enclosures. Il y eut, depuis le début du XVIII° siècle, le capitalisme industriel qui – en France comme en Angleterre – était principalement rural et avait besoin de terrains pour ses fabriques et ses logements ouvriers. Le défi le plus puissant de tous, bien qu'il touchât plus l'utilisation du sol que sa propriété, fut, au XIX` siècle, la croissance des villes industrielles, avec leur besoin pratiquement illimité de nourriture et de matières premières.

Superficiellement, les réponses à ces défis se sont assez peu ressemblées, bien qu'il y ait eu des étapes dans la subordination de la surface de la planète aux besoins d'une société industrielle. La première étape a été la commercialisation du sol, mobilisant le revenu féodal de la terre. La deuxième a été la production forcée de nourriture et de matières premières organiques pour répondre aux besoins d'une population industrielle en croissance rapide à l'échelle nationale. La troisième a été l'extension de ce système de production de surplus aux territoires d'outremer et aux territoires colonisés. Ce dernier pas a finalement fait rentrer la terre et ses produits dans le plan d'un marché autorégulateur mondial.