Les inventions relatives aux chemins de fer ou à la métallurgie avaient précédé le cycle de 1842 94; lors de la phase ascendante de celui-ci, leurs applications se sont développées et ont connu une diffusion rapide et les bases théoriques des innovations majeures des cycles futurs ont été jetées. Aussi la grappe d'innovations technologiques fondamentales de la période 1842-80 portait-elle déjà en son sein les germes de toutes les grandes industries du XXe siècle (l'électricité, l'électronique grand public, la chimie, l'automobile, l'aéronautique et les équipements ménagers). Ces innovations fondamentales n'ont pas eu d'effets immédiats sur la croissance industrielle de l'époque, à l'exception, évidemment, de celles ayant des applications dans le textile, la sidérurgie et les chemins de fer.
Lors de la phase descendante du même cycle, c'est-à-dire entre 1880 et 1894, une seconde grappe d'innovations technologiques s'est constituée. Mais il s'agissait, cette fois-ci, davantage d'innovations de produits ou des applications perfectionnées des découvertes scientifiques et technologiques antérieures. Pratiquement toutes les innovations qui ont fait le bonheur des "trente glorieuses" années suivant la Seconde Guerre mondiale étaient déjà mises au point lors de ce cycle, sans pour autant donner lieu à une production et une utilisation massive dans l'économie et la société.
La recherche impressionnante qu'a menée Landes (1975) a mis clairement en évidence ce phénomène. ll constate par exemple "qu'il n'y eut pas de grand départ dans la période de l'entre-deux guerres; ce furent plutôt là des décennies d'élaboration et d'aboutissement où les découvertes de la génération d'avant-guerre fructifièrent techniquement et commercialement" (p. 5 75), et il émet son hypothèse centrale sur la croissance de la période 1945-74 selon laquelle la nouvelle technique à base scientifique avait bien fait passer à une vitesse supérieure le régime de croissance, mais pas dans les années 40 ou 50."La coupure se situe plutôt, comme on peut s'y attendre, vers le moment où l'innovation séminale a fait son effet, c'est-à-dire a u changement d e siècle. Rétrospectivement, on peut observer que l'expansion des années qui précèdent la Première Guerre mondiale a été, en fait, le début d'une tendance plutôt qu'une remontée cyclique succédant à la longue dépression des années 1873-96, et ce fut seulement l'influence importune de la guerre et d'une paix agitée, de la désorganisation et des erreurs de gestion qui les accompagnèrent qui gela les réalisations de la nouvelle technique..." (p.706.)
Lors de la phase ascendante du cycle suivant, d'autres innovations majeures sont venues néanmoins se greffer autour de ces industries naissantes.
L'avion, les véhicules à moteur, les procédés chimiques, les techniques d'émission, de réception, d'amplification et de syntonisation seront perfectionnés pendant la Première Guerre mondiale. A la fin de celle-ci, survient une autre vague d'innovations qu'on peut qualifier de mineures parce qu'elles ne provoquaient pas u n saut technologique notable, mais cherchaient plutôt, soit à accroître la qualité des produits, soit à réduire leur volume ou leur coût de fabrication.
La radiodiffusion et la télédiffusion régulières des programmes publics ont p u ainsi démarrer, respectivement, au début des années 20 et vers le milieu des années 30. Lors des dix premières années de lancement, la production et la vente de ces deux produits connurent une croissance spectaculaire comme tous les nouveaux produits. Quand on connaît toutefois les niveaux de production et de diffusion des décennies ultérieures, l'ampleur de cette diffusion apparaît dérisoire. Malgré ce démarrage à succès, les statistiques des années 1945 50 permettent d'observer qu'à la sortie d e la Seconde Guerre mondiale, seulement moins de 20% et 3% des ménages des grands pays occidentaux étaient équipés, respectivement, en postes d e radio et de télévision. La véritable explosion mondiale de la production et de la consommation de ces deux produits d'électronique grand public n'aura lieu que pendant les décennies suivantes.
Ce schéma d'analyse s'applique, à quelques différences près, à l'ensemble des produits des industries les plus dynamiques de l'après-guerre. Ainsi, les découvertes scientifiques préparant l'avènement des deux moyens de transport spectaculaires que sont l'avion et l'automobile datent encore une fois du second cycle d e Kondratiev c'est vers la fin de celui-ci, c'est-à-dire entre 1 880 et 1894 que les premiers prototypes d'aéroplanes et de véhicules à moteur ont été mis au point. Sont venus ensuite s'y greffer, pendant la phase ascendante du cycle suivant, une série innombrable d'innovations de perfectionnement améliorant la vitesse, la commodité et la sécurité de ces deux moyens de locomotion ou réduisant leurs coûts de production. Considérés au départ comme des instruments de combat ou des biens de luxe, leur production et diffusion massive ne débuteront encore une fois que dans la phase dépressive du même cycle, sans pour autant que leurs marchés soient saturés rapidement.
Le passage au stade de production de masse nécessitera toutefois d'autres innovations, davantage technico-organisationnelles que technologiques, compte tenu de la complexité du processus de production de l'automobile et de l'avion, requérant pour leur fabrication l'assemblage d'un nombre spectaculaire de produits semi-finis et finis.
A cet égard, on ne peut que souligner combien le fordisme, en tant que nouveau mode d'organisation du travail et de gestion salariale, a eu un impact crucial (Boyer, 1986). Les innovations technico-organisationnelles dans la division technique du travail prépareront l'introduction des chaînes de production, la standardisation des produits et la semi-automatisation des processus de production de masse. A la suite de ces transformations diverses, les rendements augmentent et les coûts de production, ainsi que l'accès du grand public à ces nouveaux produits, s'améliorent sensiblement. On note néanmoins que le parc automobile ne dépasse pas 28 millions d'unités aux États-Unis, et 8 millions dans toute l'Europe, en 1938.
En ce sens, les nouveaux marchés créés parles nouveaux produits et procédés inventés vers la fin du XIXe siècle, perfectionnés à travers les innovations survenues en grappes pendant les deux premières décennies du XXe siècle, étaient loin d'être saturés à la veille de la Seconde Guerre mondiale. Toutes ces grandes innovations «structurantes », c'est-à-dire transformant profondément les méthodes de production et les modes de consommation des particuliers déboucheront dans l'après-guerre sur des «industries de croissance», selon l'expression de F. Perroux.
Quand on s'intéresse, maintenant, à l'apparition des grandes innovations majeures du cycle actuel (depuis1940), on s'aperçoit que celles-ci se sont également produites sous forme de grappes technologiques au début et à la fin de la phase ascendante, c'est-à-dire entre 1935 et 1950 et entre 1960 et 1975.
On remarque néanmoins que l'ensemble de ces innovations, mises au point entre 1935 et 1974, n'a pas eu de véritables impacts immédiats sur le rythme de croissance spectaculaire de cette période. Aucune de ces innovations ne s'est transformée rapidement en nouvelles industries de croissance, et elles n'ont pas contribué directement et immédiatement à la création d'emplois et à l'augmentation de la productivité, constatées dans les années suivant la Seconde Guerre mondiale.
II en est ainsi, par exemple, pour l'ordinateur, l'invention majeure d e la première vague s'étalant entre 1935 et 1950. Environ dix ans après la mise au point de l'ENIAC et deux ans après la commercialisation du célèbre IBM 701, on comptait e n 1955 seulement dix o u quinze ordinateurs installés. En 1965, il n'y avait que quelque 31 000 ordinateurs dans le monde, représentant un marché mondial d'environ 7.8 milliards de dollars. Ces divers chiffres, même replacés dans le contexte économique de l'époque, montrent à quel point il est vain de chercher un lien théorique ou pratique entre les innovations majeures mises au point entre 1 940 et 1 9 75 et le régime d e croissance spectaculaire de la même période.
Conformément au décalage constaté parles historiens et les économistes entre l'émergence de grandes découvertes scientifiques et technologiques et leur transformation en nouveaux secteurs d'activité économique, ces innovations majeures n'auront des effets économiques notables que bien plus tard, c'est-à-dire à partir des années 80.
Nous constatons, par conséquent, qu'il n'existe aucune corrélation possible entre les innovations majeures conçues dans une période et le niveau de croissance qu'enregistrent les économies nationales lors de la même période. Les inventions et innovations mises au point lors d'un cycle long servent, en général, à la préparation des conditions de base des phases de redressement et de croissance économiques du cycle suivant. On ne peut, par conséquent, compter sur les effets positifs des innovations récentes pour relancer la croissance économique et créer des emplois en temps de crise. La présence de ce décalage temporel quelle que soit sa tendance à la réduction constatée dans le long terme nécessite donc qu'un certain nombre d'autres facteurs économiques et sociaux soient réunis et permettent d'entamer le début d'un nouveau cycle. C'est au cours de ce cycle que les innovations majeures du cycle antérieur feront sentir pleinement leurs effets positifs e n rendant la croissance durable et créatrice d'emploi. Il n'est donc pas de sortie de crise possible parle seul fait d'appuyer sur l'accélérateur des innovations technologiques.
On sait, par ailleurs, que les politiques de recherche et de développement technologique notamment publiques ne sont pas sujettes à des changements fréquents d e stratégie et d'orientation politique. Les domaines de recherche scientifique et industrielle "prioritaires", ainsi que les modalités et les règles d'engagement des fonds publics et privés, évoluent peu sensiblement à court et à moyen termes. Les changements opérés d'une décennie à l'autre dans ce domaine se résument souvent à des changements mineurs correspondant à des réaffectations progressives à l'intérieur de chaque budget de R-D selon les rythmes d'apparition de nouveaux domaines "prioritaires" et de déclin des choix technico-industriels antérieurs. En matière de politique publique de R-D, le long terme équivaut souvent à plus de 20 ans, tandis qu'il est inférieurs à 10 ans dans les autres politiques publiques (par exemple, les politiques industrielle et commerciale, alors que le long terme équivaut à deux ans pour les politiques financières et monétaires).
Cette continuité apparente des politiques d'orientation technologique contraste avec l'aspect cyclique du mouvement économique et la nature hétérogène des innovations technologiques. Ainsi, si l'on considère généralement qu'il est naturel de concevoir des politiques commerciales, industrielles ou financières différentes en fonction de la phase économique observée (dépression, récession, redressement ou croissance), l'élaboration des politiques de R-D de crise ou de prospérité n'est pas encore entrée dans les usages ou les traditions des instances de gestion de la recherche et de la technologie