Peu d'hommes, répétons-le, sont à la fois aussi connus et aussi mal connus que Malthus. Son mérite principal est d'avoir étudié avec soin la biologie de l'espèce humaine, son pouvoir multiplicateur, sur lequel on n'avait encore que des idées assez vagues. Le doublement en 25 ans dont il parle est certes fort excessif pour son temps. Il faudra attendre les vaccins pour qu'il soit possible et la pénicilline pour qu'il devienne effectif chez quelques populations. Mais Malthus est inspiré par Franklin et par la jeune population américaine, constamment accrue et rajeunie par l'immigration.
Si sa mise au point biologique est de premier ordre, par contre, ce pasteur patricien, soucieux du bonheur des hommes, l'est surtout de sa classe sociale. La première édition de "l'Essai sur la loi de population", parue en 1798, nous met au cœur du sujet, avec la fameuse phrase du banquet
"Un homme qui est né dans un monde déjà possédé, s'il ne lui est pas possible d'obtenir de ses parents les subsistances qu'il peut justement leur demander, et si la société n'a nul besoin de son travail, n'a aucun droit de réclamer la moindre part de nourriture, et, en réalité, il est de trop. Au grand banquet de la nature, il n'y a point de couvert vacant pour lui ; elle lui ordonne de s'en aller, et elle ne tardera pas elle-même à mettre son ordre à exécution, s'il ne peut recourir à la compassion de quelques convives du banquet. Si ceux-ci se serrent pour lui faire place, d'autres intrus se présentent aussitôt, réclamant les mêmes faveurs. La nouvelle qu'il y a des aliments pour tous ceux qui arrivent remplit la salle de nombreux postulants. L'ordre et l'harmonie du festin sont troublés, l'abondance qui régnait précédemment se change en disette, et la joie des convives est anéantie par le spectacle de la misère et de la pénurie qui sévissent a dans toutes les parties de la salle, et par les clameurs importunes de ceux qui sont, à juste titre, furieux de ne pas trouver les aliments qu'on leur avait fait espérer."
L'allusion à la loi des pauvres est claire.
Cette phrase, où l'égoïsme de classe se manifestait de façon aussi brutale, provoqua de si violentes réactions, que Malthus fut amené à la supprimer dans l'édition suivante. Mais le mal était fait et pour longtemps. Désormais, le problème avait quitté le domaine de la raison pour entrer dans celui, plus animé, des passions.
Les socialistes devaient tous, pendant longtemps, se prononcer contre Malthus, instinctivement, spontanément, et, du même coup, contre la limitation des naissances. Si peu connu qu'il soit aujourd'hui, l'apologue historique du banquet pèse encore lourdement sur le destin de l'humanité. (…)
(Pour Marx), la surpopulation n'est que le fruit de la propriété privée. "L'armée de réserve" des travailleurs pèse certes sur les salaires, mais elle résulte de l'accumulation du capital et de la réduction des effectifs ouvriers.
(D'après lui), la classe bourgeoise, la classe propriétaire écrase le prolétariat non seulement par un partage inégal, mais par un système qui limite la production et utilise mal les possibilités techniques et les ressources des hommes. Il est désormais possible, dit-il, de faire vivre tout le monde, sans réserve. Au banquet de la vie, on peut ajouter autant de couverts que nécessaire.