"Le père de Tocqueville, Hervé, emprisonné sous la Terreur, sauvé par Thermidor, serviteur dévoué de la Restauration qui le fit préfet puis pair de France, penchait vers l'ultracisme ; il ne participait pas moins de la tradition des Lumières (...) (et) accusait la surdité des rois à l'esprit du temps, et la crispation de la noblesse sur ses privilèges. Son fils ne dira pas autre chose.
Mais la famille, durement éprouvée par la Terreur, ne se ralliait pas toute aux Lumières. La mère avait contracté dans les geôles révolutionnaires cette piété pénitentielle et cet attachement morbide à un ancien régime largement imaginaire qui définit le légitimisme larmoyant de la Restauration. Au petit Alexis elle chantait des complaintes sur la mort de Louis XVI. De sa famille, Tocqueville avait donc hérité à la fois le culte des Lumières et cette angoisse devant la modernité à laquelle se réduit trop souvent son profil scolaire.
L'Ancien Régime et la Révolution n'avaient pas pesé sur lui du seul poids douloureux des souvenirs de famille. En 1828-1830, quand la monarchie s'enferma à nouveau dans la réaction pour rejouer la chute du roi, il fallut bien choisir, comme en 1789, entre la Révolution et l'Ancien Régime. la famille de Tocqueville choisit l'Ancien Régime. Tocqueville, sans joie – “c'est un moment désagréable”, écrit-il – opta pour la modernité, en prêtant serment au nouveau régime. Ainsi pour Tocqueville, aristocrate rallié à la démocratie, la Révolution Française n'était pas la révolution des autres, elle n'était pas non plus tout à fait la sienne. Il tenait encore à l'Ancien Régime ; il voulait consentir à la modernité : délicate position d'entre-deux. Son mérite est d'avoir fait du malheur familial le point de départ d'une exploration systématique. De son archaïsme aristocrate il a tiré une avance théorique. Mieux que quiconque il a perçu l'effondrement des valeurs aristocratiques, l'impossibilité de renouer la chaîne des temps, la force de la passion égalitaire des Français. Du coup il a rendu intelligible l'exaltation de la souveraineté qui singularise une culture politique française hantée par la crainte d'une résurgence des privilèges."