Internationalisation des échanges et mondialisation

3. La globalisation financière

3.2. Gains et contraintes de la globalisation financière

Documents associés - Textes de référence

Le "consensus de Washington" à l'épreuve des faits


Martin, (2002), "La globalisation financière", in Université de Tous les Savoirs, L'économie, le travail, l'entreprise, Odile Jacob, coll. ''Poches", p. P 75 à 77


LES BENEFICES ESCOMPTES : LE "CONSENSUS DE WASHINGTON"

    Pour comprendre pourquoi de nombreux pays ont les uns après les autres réduit voire éliminé les restrictions réglementaires sur les mouvements de capitaux, il est utile de revenir sur les bénéfices qu'on espérait recueillir d'un tel processus. Alors qu'il existe un quasi-consensus parmi les économistes sur les gains du commerce de biens (consensus d'ailleurs non partagé par le reste de la population), les économistes sont beaucoup plus divisés pour ce qui est de l'échange international d'actifs financiers et la libéralisation de ce commerce. Pour ceux qui pensent que celle-ci ne peut aller trop loin, l'analogie entre commerce de biens et commerce des actifs est invoquée. Après tout, le commerce d'actifs financiers n'est qu'un échange de biens différés : en achetant un actif financier étranger, on échange des biens aujourd'hui contre des biens dans le futur. S'il existe un surplus d'épargne en Europe, par exemple en prévision du vieillissement de la population, celui-ci peut s'investir dans les pays en voie de développement où en revanche il existe un besoin de financement pour des investissements dont on peut penser que le rendement est plus élevé que celui qui existe en Europe. Si la globalisation financière se résumait à la libéralisation de ce type d'échanges d'actifs, on ne voit pas comment elle pourrait engendrer tant de critiques. Dans cet exemple, on voit bien en effet l'avantage mutuel à l'échange d'actifs. De fait, même les critiques les plus virulents de la globalisation financière ne veulent pas restreindre ces flux de capitaux privés finançant des investissements de long terme. De ce point de vue, la globalisation financière offre une opportunité sans précédent pour les pays émergents de financer leur développement.

    Ce type d'arguments est important mais il n'est pas suffisant pour justifier la position dominante qui a régné au Trésor américain, au FMI et à la Banque Mondiale pendant les années 1990, et qu'on a appelé le "consensus de Washington". Celui-ci constitue la base idéologique permettant de justifier la pression exercée sur les pays émergents pour qu'ils libéralisent rapidement les mouvements de capitaux, y compris ceux de court terme. L'objectif affiché était que la globalisation financière et plus généralement l'intégration des pays pauvres dans un marché mondial leur permette de se développer. Un autre objectif, moins clairement affiché, était de faire l'économie d'une véritable aide au développement, de moins en moins populaire aux Etats-Unis. Comme le remarque Jeffrey Sachs, l'Amérique ne faisait ainsi qu'élargir au monde sa vision de la pauvreté : les riches n'ont pas besoin d'aider les pauvres, le marché permettant à ces derniers, un jour, de devenir riches eux-mêmes. Cette stratégie peut paraître cynique mais, après tout, si elle avait marché, personne peut-être n'aurait trouvé à y redire.

    La succession des crises financières dans les pays émergents a remis en cause cet optimisme de manière spectaculaire. Sur le plan empirique, des études récentes ont montré que la libéralisation des mouvements de capitaux est l'élément qui permet de prédire le plus sûrement la survenue des crises : ce fut vrai pour l'Amérique Latine des années 1980 et de l'Asie en 1997. Ce fut aussi le cas de l'Europe du début des années 1990 et la crise du Système monétaire européen. Même avant la crise asiatique de 1997, il était manifeste que les arguments qui fondaient le "consensus de Washington" exagéraient le rôle positif de l'ouverture aux marchés de capitaux internationaux pour le développement. Certes les études empiriques révèlent que les pays qui ont libéralisé leurs mouvements de capitaux ont en moyenne connu des taux de croissance plus élevés que les autres, mais l'effet est quantitativement faible et pas toujours robuste. Après tout, le miracle économique de l'Europe des Trente Glorieuses s'est effectué sans liberté des mouvements de capitaux. De même, le miracle économique asiatique fut en grande partie dû à une épargne nationale atteignant 30% du revenu. L'investissement en capital qui mécaniquement est la source de la croissance fut financé essentiellement par cette épargne nationale et assez faiblement (et tardivement) par des entrées de capitaux étrangers. Une des raisons du succès asiatique fut aussi l'énorme effort d'investissement en capital humain (éducation et santé). Or, les capitaux privés n'ont pas d'incitation à financer l'investissement en capital humain, c'est-à-dire le type de capital dont le rendement pour la société est peut-être le plus élevé : quand un investisseur étranger finance la construction d'une usine, celle-ci sert, même imparfaitement, de collatéral en cas de défaut des emprunteurs. S'agissant de l'éducation, ce mécanisme n'existe pas : en, cas de défaut de l'emprunteur, l'investisseur ne peut pas "mettre la main" sur le capital humain qui a été acquis. C'est pourquoi ce type d'investissement qui, répétons-le, est peut-être le plus utile pour la société n'est pas financé par des flux de capitaux privés. Si la sortie de ce que les économistes appellent "la trappe à pauvreté" est conditionnée par ce type d'investissement, on voit bien pourquoi la globalisation ne peut, à elle seule, être la solution au sous-développement.