Internationalisation des échanges et mondialisation

1. Libre-échange, protectionnisme et croissance

1.3. Commerce international, chômage et inégalités

Documents associés - Textes de référence

Le commerce international et les inégalités aux Etats-Unis


Krugman, Paul (1996), Pop Internationalism, (extraits du Chapitre 3 : "Commerce extérieur, emploi et salaires".), MIT Press


Le salaire réel du salarié américain a plus que doublé entre la fin de la Seconde guerre mondiale et 1973. Mais ces salaires n'ont progressé que de 6% depuis. En outre, seuls les travailleurs les plus qualifiés ont vu leur rémunération augmenter ; les salaires réels des cols bleus ont régressé presque chaque année depuis 1973.

Pourquoi les salaires ont-ils eu ainsi tendance à stagner ? Leaders politiques et grands chefs d'industrie sont unanimes : le problème vient pour une grande part du fait que les États-Unis n'ont pas su soutenir la concurrence dans une économie mondiale de plus en plus interdépendante. Selon cette idée reçue, la concurrence étrangère a érodé la base manufacturière américaine et détruit les emplois bien rémunérés que fournit un puissant secteur industriel. D'une façon générale, cette thèse explique que si les revenus réels ont pris du retard, c'est parce que nombre d'entreprises américaines sont incapables de vendre leurs produits sur le marché mondial. Et comme les importations sont de plus en plus nombreuses en provenance des pays du tiers monde qui possèdent une réserve inépuisable de travail non qualifié, ce sont bien entendus surtout les travailleurs américains les moins qualifiés qui souffrent le plus de cette concurrence étrangère.

Pour convaincante qu'elle soit, cette thèse n'en est pas moins fausse. Un faisceau croissant de preuves vient contredire cette idée courante qui voudrait que la concurrence internationale soit au cœur des problèmes économiques américains. En réalité, les facteurs internationaux ont joué un rôle étonnamment faible dans les difficultés économiques du pays. La part du secteur industriel dans l'économie a effectivement régressé, mais le commerce international n'en est pas la cause principale. Le ralentissement de la croissance du revenu réel est presque entièrement imputable à des causes internes. Et contrairement à ce que pense la majorité des économistes, les analyses récentes montrent que le commerce international toujours en expansion ne porte qu'une faible part de responsabilité dans le déclin des salaires réels des travailleurs américains les moins qualifiés.

La proportion de travailleurs américains employés dans l'industrie manufacturière n'a cessé de décroître depuis 1950 ; il en est de même pour la part de la valeur ajoutée dans la production totale (rappelons que la "valeur ajoutée" est égale au total des ventes moins le coût des matières premières et autres facteurs de production achetés à d'autres entreprises). En 1950, l'industrie manufacturière représentait 29,6% du produit intérieur brut (PIB) et 34,2% des emplois ; en 1970, ces chiffres étaient tombés à 25% et 27,3% respectivement ; mais en 1990, le secteur manufacturier ne représentait plus que 18,4% du PIB et 17,4% de l'emploi.

Avant 1970, ceux qui s'inquiétaient de cette tendance accusaient généralement l'automatisation, c'est-à-dire la rapide croissance de la productivité dans l'industrie. Depuis, la désindustrialisation est plus couramment attribuée à la hausse du volume des importations. Il est de fait qu'entre 1970 et 1990 la valeur des importations par rapport à la production manufacturière est passé de 11,4% à 38,2%.

Pourtant, le fait que les importations progressaient tandis que l'industrie déclinait n'est pas une preuve en soi du rôle néfaste de la concurrence internationale. Au cours des ces mêmes vingt années, les exportations de produits manufacturés ont également beaucoup progressé, passant de 12,6% à 31% de la valeur ajoutée de ce secteur. De nombreuses entreprises industrielles ont donc peut-être débauché des travailleurs à cause de la concurrence étrangère, mais d'autres en ont embauché pour satisfaire des marchés à l'exportation en expansion. […]

Lorsque les importations évincent un dollar de ventes intérieures de produits manufacturés, une part substantielle de ce dollar aurait été dépensée en services qui ne figurent pas dans la part du secteur manufacturier dans le PIB.

Pour évaluer l'incidence réelle de la balance commerciale sur le secteur manufacturier, il faut donc effectuer une correction prenant en compte cette "fuite" vers le secteur des services. Notre analyse des données du département américain du commerce fournit le chiffre de 40%. En d'autres termes, chaque dollar de déficit commercial réduit la contribution du secteur manufacturier au PIB de seulement 60 cents. Cette correction vient appuyer notre conclusion : si les échanges des produits manufacturés avaient été équilibrés entre 1970 et 1990, la tendance à la réduction de la taille du secteur manufacturier n'aurait pas été aussi marquée, mais la majeure partie de la désindustrialisation aurait out de même eu lieu. Entre 1970 et 1990, la part de l'industrie manufacturière dans le PIB a chuté de 25% à 18,4% ; avec une balance commerciale en équilibre, les chiffres auraient été respectivement de 24,9% et 19,2%, soit environ 86% du total précédent.

Ainsi, le commerce international n'explique qu'une petite partie du déclin de l'importance relative de l'industrie manufacturière dans l'économie. Pour quelles raisons donc sa part a-t-elle diminué ? La première raison est que la composition de la consommation intérieure a évolué au détriment des biens manufacturés. En 1970, les personnes résidant aux États-Unis affectaient 46% de leurs dépenses à l'achat de bien (manufacturés, agricoles ou miniers), le reste (54%) étant dépense en services ou en bâtiment et travaux publics. En 1991, ces chiffres étaient respectivement de 40,7% et 59,3%, les gens dépendant plus en services de santé, en voyages, en loisirs, en honoraires d'avocats, en restauration rapide, etc. C'est donc sans surprise que l'on constate que l'industrie manufacturière n'occupe plus une part aussi importante dans l'économie.
(…)

Comme cette concurrence [internationale] n'a joué qu'un rôle mineur dans le phénomène de rétraction de l'industrie manufacturière américaine, le nombre d'emplois perdus à cause d'elle ne peut être rendu responsable que d'une part infime de la tendance à la stagnation des revenus des travailleurs américains. Nos chiffres montrent justement combien cette part est faible. En 1990, par exemple, le déficit commercial en produits manufacturés était de 73 milliards de dollars. Le déficit réduisait la valeur ajoutée dans cette branche d'environ 42 milliards de dollars (les 31 milliards restants représentant les fuites, c'est-à-dire les biens et services que les industriels auraient achetés dans d'autres secteurs). Si l'on prend le chiffre moyen de 60 000 dollars de valeur ajoutée annuelle par personne employée dans l'industrie manufacturière, ce chiffre correspond approximativement à 700 000 emplois qui auraient été occupés par des travailleurs américains. Cette année là, un salarié de l'industrie manufacturière gagnait environ 5 000 dollars de plus qu'un travailleur employé dans un autre secteur. Si l'on admet que la perte des emplois industriels a été compensée par une augmentation de l'emploi non industriel, hypothèse rendue vraisemblable par le fait que les statistiques du chômage ne sont pas à la hausse sur le long terme, la disparition de "bons emplois" dans l'industrie manufacturière pour cause de concurrence internationale correspond à une perte de salaire de 3,5 milliards de dollars Le revenu national était en 1990 de 5 500 milliards de dollars ; les pertes de salaires dues à la désindustrialisation imputable à la concurrence étrangère sont donc inférieures à 0,07% du revenu national. […]

La concurrence extérieure peut réduire le revenu intérieur par un mécanisme bien connu faisant intervenir les termes de l'échange. Sur les marchés à l'exportation, la concurrence étrangère peut forcer les prix des produits américains à la baisse par rapport à ceux des autres pays. Le cas type est celui de la dévaluation du dollar qui provoque un renchérissement des prix à l'importation. Le résultat net sera la réduction des salaires réels puisque les Américains doivent vendre leurs produits moins cher et payer plus cher ceux qu'ils achètent.

Au cours des vingt dernières années, les États-Unis ont effectivement connu une détérioration des termes de l'échange. Le rapport des prix à exportation aux prix à l'importation a chuté de plus de 20% entre 1970 et 1990 ; en d'autres termes, en 1990, les États-Unis devaient exporter 20% de plus pour payer la même quantité d'importations qu'en 1970. Comme ils ont importé des produits dont la valeur représentait 11,3% du PIB en 1990, cette détérioration des termes de l'échange a abouti à une réduction du pouvoir d'achat du revenu national d'environ 2%.

Les salaires réels ont progressé d'environ 6% dans les années soixante-dix et quatre-vingt. Nos calculs indiquent que, sans détérioration des termes de l'échange, cette croissance aurait été d'environ 8% seulement. L'incidence de la concurrence étrangère est donc mesurable mais elle ne peut en aucun cas expliquer la tendance à la stagnation des salaires américains. […]

Si la concurrence extérieure n'est ni le principal responsable du déclin manufacturier, ni la cause première de la tendance à la stagnation des salaires, n'est-elle pas au moins responsable de la détérioration du niveau de vie des travailleurs non qualifiés ? Les économistes ont généralement accueilli avec bienveillance la thèse qui veut que l'interdépendance toujours plus poussée des marchés mondiaux a forcé à la baisse les salaires réels des travailleurs américains les moins qualifiés.

Cette thèse s'appuie sur un concept bien connu de la théorie du commerce international : l'égalisation du prix des facteurs. Lorsqu'un pays riche, où le travail qualifié est abondant (et où la prime à la qualification est donc faible), commerce avec un pays pauvre, où les travailleurs qualifiés sont rares et la force de travail non qualifiée abondante, les taux de salaires ont tendance à converger. La paie des travailleurs qualifiés progresse dans le pays riche et régresse dans le pays pauvre, celle des travailleurs non qualifiés chute dans le pays riche et progresse dans le pays pauvre. […]

Cette analyse a deux conséquences empiriques évidentes. Tout d'abord, si l'expansion du commerce international est la cause principale de l'augmentation des inégalités de salaires, le rapport emplois qualifiés/emplois non qualifiés devrait diminuer dans la plupart des branches de l'économie américaine. Ensuite, l'emploi devrait progresser plus rapidement dans les branches à fort coefficient de qualification que dans les branches employant plus de travail non qualifié.

L'histoire économique américaine récente contredit ces prédictions. Entre 1979 et 1989, le salaire réel des cols blancs a progressé tandis que celui des cols bleus régressait. Pourtant, presque tous les branches ont employé une proportion croissante de travailleurs en col blanc. En outre, les branches à fort coefficient de qualification ont, au mieux, montré une légère tendance à une croissance plus rapide que celles à fort coefficient de cols bleus (bien que les économistes utilisent diverses méthodes pour estimer le niveau moyen de qualification dans une branche donnée, le pourcentage de cols bleus est fortement corrélé avec les autres indicateurs et a l'avantage d'être facile à calculer).

Tout laisse donc à penser que la tendance à l'égalisation du prix des facteurs n'est pas la force motrice qui explique l'inégalité croissante entre les salaires. Dans la très grande majorité des cas, l'augmentation de la demande de travail qualifié est la conséquence d'une modification de la demande interne à chaque secteur d'activité, et non pas d'une recomposition de la structure sectorielle de l'économie américaine pour répondre aux exigences du commerce extérieur. Personne ne peut identifier en toute certitude la cause de la réduction de la demande relative de travail non qualifié dans l'ensemble de l'économie. Les transformations technologiques, en particulier l'utilisation croissance des outils informatiques, pourraient être une explication ; mais dans tous les cas, la mondialisation ne peut avoir joué le rôle principal.