L'examen du mouvement d'ensemble des dépenses publiques et des recettes fiscales suggère une forte influence des deux guerres mondiales. C'est en vue de tenir compte du rôle de celles-ci, et d'une manière générale des crises nationales majeures qu'a été émise la thèse de "l'effet de déplacement" dans un ouvrage consacré aux dépenses publiques au Royaume-Uni par A.T. Peacock et J. Wiseman (The Growth of Public Expenditure in the United Kingdom)
Selon ces auteurs, dans les périodes de calme ou de "non guerre", les attitudes de la population à l'égard de la fiscalité sont susceptibles d'avoir beaucoup plus d'influence sur les décisions relatives au niveau et au taux de croissance de la dépense publique que les conceptions portant directement sur les augmentations souhaitables de la dépense. Il peut ainsi exister un écart persistant entre les conceptions sur les dépenses publiques et celles sur les limites de la fiscalité. Cet écart peut être réduit par l'apparition de crises nationales de grande échelle, telles les guerres. Ces bouleversements peuvent engendrer un "effet de déplacement", haussant le niveau des ressources et des dépenses publiques. Une fois la crise terminée, de nouvelles conceptions sur la charge fiscale tolérable apparaissent, et un nouveau palier de dépense peut être atteint, les dépenses publiques absorbent de nouveau une part sensiblement constante du produit national mais différente de la part observée précédemment au bouleversement. (…)
Cette thèse peut être résumée ainsi. Le rapport des dépenses publiques G au produit national Y augmenterait par à-coups, des sauts (coïncidant avec les périodes de crise) entrecouperaient des paliers, des périodes de relative stabilité au cours desquelles le rapport G/Y varierait peu. Il en irait ainsi parce que :
En toute rigueur, si on laisse da côté l'effet de révélation, la test de l'hypothèse exige une analyse empirique de la charge fiscale, de la stabilité du rapport G/Y et des sauts fondée sur une spécification théorique précise. Hélas, celle-ci fait défaut et se trouve à 1a source de la majeure partie des divergences d'interprétation. (…)
Que peut-on dire de la charge fiscale maximum tolérable ? Il faut bien reconnaître qu'il n'est pas facile de savoir dans quelle mesure elle a été maximum, sans théorie sur le comportement des contribuables et sans référence à la répartition de la charge entre contribuables. Simplement, une approximation de la charge fiscale est fournie par le rapport des prélèvements à caractère fiscal T à la production intérieure brute Y (figure). L'évolution du rapport T/Y marque effectivement une rupture d'une sous-période à l'autre . le niveau minimum d'une sous-période donnée est toujours supérieur au niveau maximum de la période précédente. Nous avons vu que ce mouvement recouvre une modification de la composition du prélèvement fiscal caractérisée par l'affaiblissement de la place de l'Etat ainsi que la baisse relative de la charge fiscale de l'Etat depuis 1965. En conséquence le niveau de l'ensemble des ressources publiques s'est-il trouvé sous contrainte des ressources fiscales ? La réponse n'est pas évidente pour les ressources fiscales affectées à la fourniture d'un service, comme les cotisations de sécurité sociale. La contrainte a sans doute joué pour les collectivités locales, en temps de paix, du fait de la tutelle exercée par l'Etat et de leurs possibilités d'emprunt réglementées. Quant à l'Etat, l'équilibre budgétaire toujours recherché n'a été atteint qu'épisodiquement depuis la première guerre mondiale. L'insuffisance des ressources budgétaires prévues et effectives par rapport aux dépenses a atteint des niveaux records entre 1920 et 1926, dans les années précédant la seconde guerre et jusqu'à la fin des années cinquante. En fait la capacité d'équilibrage, c'est-à-dire d'ajustement des dépenses aux ressources n'est apparue qu'avec des gouvernements forts : le gouvernement Poincaré en 1926-1929, le Gouvernement gaulliste à partir de 1958. Au cours des autres années depuis la première guerre mondiale, l'instabilité politique et les troubles divers qu'à connu le pays conduisent en vérité à admettre que le niveau des ressources fiscales n'a exercé qu'une contrainte très incertaine sur les dépenses de l'Etat.
D'un autre côté, la thèse de la constance ou tout au moins de la relative stabilité du rapport G/Y dans les périodes non troublées apparaît très fragile dans le cas français ainsi que le suggère fortement l'examen des données présenté plus haut.
En vue de tester un effet de seuil, nous avons retenu plusieurs séries de dépenses
- les dépenses de l'Etat ; de l'Etat et des collectivités locales ; de l'Etat, des collectivités locales, et de la sécurité sociale
- ces mêmes séries sans les dépenses liées à la guerre
- ces mêmes séries sans les dépenses liées à la guerre ni la défense.
Les sous-périodes considérées sont séparées par les guerres. Elles couvrent les périodes 1872-1912, 1920-1938, 1947-1971. De plus, comme l'évolution des dépenses subit des modifications sérieuses en 1930, et que le rythme de la croissance des dépenses change vers 1956 si l'on considère la période récente, nous avons aussi fait un test d'effet de seuil pour 1947-57 par rapport à 1929-38, pour 1947-71 par rapport à 1929-36, et 1947-57 par rapport à 1920-38.
Les régressions utilisées sont de la forme : log N = a log N + b,. où G représente les dépenses à prix constants, Y représente la production intérieure brute à prix constants, N représente la population.
Soit : y = a1 x + b1 la régression pour la période antérieure à la crise
y = a2 x + b2 celle pour la période postérieure à la crise
Le test de présence d'effet de seuil consiste à évaluer la probabilité que la valeur des dépenses après la crise, calculée par le deuxième ajustement, appartienne au prolongement du premier ajustement.
En conclusion, on constate la présence d'un saut après les guerres pour les dépenses de l'Etat, et pour les dépenses de toutes les administrations (État+collectivités locales + sécurité Sociale] ; la notion de saut ne prend son sens que par référence à des périodes encadrant les guerres pour lesquelles le mouvement des dépenses par rapport à la production intérieure brute est régulier, ce qui n'est vérifié que pour des périodes assez courtes, de quelques années. A plus long terme, en temps de paix, on constate en effet que le rapport des dépenses à la PIB connaît des évolutions différentes.