Intégration et solidarité

1. Problématique générale du lien social

1.2. La question du lien social

Documents associés - Textes de référence

La socialisation : du déterminisme aux transactions


Ferréol, Gilles (2000), Lexique des sciences sociales, Paris, Armand Colin, p. 76-78


Le terme est, depuis longtemps, couramment employé tant en anthropologie culturelle qu'en psychanalyse ou en psychologie génétique. Les sociologues, pour leur part, s'intéressent au processus par lequel les individus, apprenant les modes d'agir et de penser de leur environnement, les intériorisant en les intégrant à leur personnalité, deviennent membres de groupes ou de collectivités au sein desquels ils acquièrent un statut spécifique.

Examinons tout d'abord le point de vue durkheimien. Dès l'instant où la vie en société s'impose à nous, nous devons nous plier à certaines règles. L'ordre social a ses exigences propres. Le respect de ces contraintes présuppose que la "conscience collective" soit à même de produire et de diffuser un message de "normalisation". La bonne réception de ce message oriente nos conduites dans une direction déterminée. Nous nous conformons ainsi à des impératifs et à des prescriptions comme la politesse, le savoir-vivre ou la bienséance. Cette acceptation, plus ou moins tacite, s'enracine dans la tradition, joue un rôle de "régulateur" et préserve de bien des désagréments. Manquer à ses obligations peut être synonyme d'affront ou de violation. De même, porter atteinte à des coutumes solidement établies ouvre la voie à de sérieux conflits : celui qui transgresse des interdits s'expose à des sanctions, quiconque entend désacraliser tel ou tel commandement n'est pas à l'abri de représailles et risque d'être "étiqueté".

Comme l'avait bien montré Jean Piaget dans son étude sur la formation du jugement moral chez l'enfant, l'acquisition de ces normes ou de ces codes n'est nullement immédiate. De nombreux "stades" – sensori-moteur, pré-opératoire ou hypothético-déductif – sont nécessaires pour passer de l'"égocentrisme" à la "coopération", seul un contact prolongé permettant par "accommodation" et "assimilation" de mieux appréhender les marges de manœuvre dont on dispose.

Grâce à l'apprentissage, nous pouvons déchiffrer, puis sélectionner les informations qui nous sont adressées. Nous parvenons de la sorte, par tâtonnements ou ajustements successifs, à ne plus répéter les mêmes erreurs. Cet effort d'intériorisation ordonne notre pensée : les priorités sont hiérarchisées et les moyens d'action légitimés. Dès lors, notre stock de connaissances (formelles ou informelles) s'enrichit. Telle instruction qui, initialement, semblait difficile à exécuter devient par la suite plus familière au point d'être considérée comme "évidente" ou "allant de soi". Ce travail de "routinisation", en apparence anodin, n'en est pas moins très précieux car il nous fait participer à ce que Peter Berger et Thomas Luckmann appellent la "construction sociale du monde".

Notre degré d'adhésion est cependant, dans une large mesure, affaire de circonstances. Pour reprendre une terminologie très classique forgée par Robert Merton à la fin des années quarante, cinq attitudes sont envisageables. La plus courante correspond au scénario de l'adaptation ou du conformisme. Lorsque se produit un excès de zèle, la voie est ouverte au ritualisme. Autre stratégie, tout à fait opposée : celle de la rébellion. La contestation peut ici porter sur l'ensemble des valeurs dominantes et favoriser la "montée aux extrêmes". Les pratiques de désimplication ou d'évasion, par exemple dans le rêve ou dans le mysticisme, peuvent être également à l'honneur : la mise à l'écart est alors volontaire. Dernière issue propre aux minorités actives : l'innovation, laquelle peut se traduire par des aménagements, des réformes ou des transformations plus profondes.

Ajoutons que la société entretient avec la déviance des rapports complexes. Si répression et punitions s'abattent plus ou moins sévèrement sur les délinquants selon les délits commis, il n'est pas rare d'observer une certaine mansuétude à l'égard des mendiants ou des clochards. La tolérance vis-à-vis de la folie ou de la marginalité n'est toutefois pas la même suivant les cultures.

Ces rappels étant effectués, on aurait tort d'imaginer que nous soyons condamnés à imiter passivement des modèles préexistants. Entre celui qui transmet et celui qui reçoit, une "dialectique" s'instaure. Si l'on veut bien admettre que les positions ne sont pas figées et que les comportements ne se résument pas à une reproduction de schèmes acquis, le conditionnement n'est jamais parfait et se heurte à de multiples résistances. Reconnaissons néanmoins, sans pour autant se rallier à la thèse de la "programmation des destinées", que la marque du "milieu" reste très prégnante. Comparée à d'autres instances ou à d'autres supports tels les médias, l'école ou les organisations professionnelles, la cellule familiale occupe une place à part. C'est elle, la première, qui prend en charge les tâches éducatives. En outre, l'influence qu'elle exerce ne se réduit pas à la période de l'adolescence mais se poursuit avec plus ou moins d'intensité tout au long d'une vie. D'une famille à l'autre, enfin, les signes de distinction ne manquent pas. En témoignent en particulier, dans des registres différents, les travaux de Basil Bernstein, Herbert Hyman au Jean Kellerhais.

Plutôt que de se référer à une séquence causale stéréotypée (du type "stimulus-réponse") et de raisonner en termes de "dressage" ou d' "imposition", il semble donc préférable d'adopter une perspective multidimensionnelle, de prendre appui sur un paradigme interactionniste tout en mettant l'accent sur la variabilité des représentations, des identités et des stratégies. Quant aux nouvelles approches, elles s'efforcent de dépasser certains clivages et envisagent la socialisation, dans ses dimensions "primaire" et "secondaire" ou -pour parler comme Ferdinand Tônnies et Max Weber "communautaire" et "sociétaire", comme une transaction entre, d'une part, des systèmes de règles ou de valeurs et, de l'autre, des acteurs non dénués de capacités d'improvisation et sachant tirer profit de telle ou telle opportunité.