La plus haute estime populaire peut toujours aller à la prouesse et au tour de force, alors même que la richesse est devenue l'assise de la réputation banale et d'une position sociale irréprochable. Quand les peuples ont subi longtemps la discipline de la culture prédatrice, leur instinct prédateur, et donc l'approbation réservée à l'efficacité prédatrice, sont incrustées dans ses habitudes de pensée. Il se peut aux yeux du populaire que les plus hauts honneurs auxquels homme puisse prétendre soient encore ceux que lui vaudront à la guerre ses dons exceptionnels de prédateur ; ou en politique, une efficacité quasi prédatrice ; mais quand il s'agit d'une position honnêtement terre à terre, on préfère fonder sa réputation sur l'acquisition et l'accumulation des biens. Afin de faire bonne figure, il est nécessaire de se hausser jusqu'à un certain niveau de richesse, assez indéfini ; de même, au stade précédent, le barbare se devait-il de rejoindre le niveau de la tribu pour l'endurance, la ruse et l'adresse guerrière. La condition nécessaire d'une bonne réputation, c'est ici tel niveau de richesse, là tel niveau de vaillance : tout ce qui dépasse le montant normal est méritoire.
Quant aux membres de la société qui n'atteignent pas à ce degré, normal quoique imprécis, de vaillance ou de richesse, ils déméritent aux yeux des autres hommes ; par voie de conséquence, ils déméritent aussi à leurs propres yeux, puisque le respect de soi se fonde sur le respect témoigné par autrui. Seuls quelques individus au tempérament anormal peuvent conserver longtemps leur amour propre face à la mésestime de leurs semblables. La règle souffre quelques exceptions, en particulier chez les gens à fortes convictions religieuses, mais il s'agit à peu près toujours d'exceptions apparentes et non réelles, puisque ce genre de personnes recourent à l'approbation putative de quelque témoin surnaturel.
Du moment où la propriété fonde l'estime populaire, elle devient non moins indispensable à ce contentement de soi que nous appelons amour-propre. Dans toute société où chacun détient ses propres biens, il est nécessaire à l'individu, pour la paix de son esprit, d'en posséder une certaine quantité, la même que possèdent ceux de la classe où il a coutume de se ranger ; et quelle énorme satisfaction, que de posséder quelque chose de plus. Or, au fur et à mesure qu'une personne fait de nouvelles acquisitions et s'habitue au niveau de richesse qui vient d'en résulter, le dernier niveau cesse tout à coup d'offrir un surcroît sensible de contentement. 1 Dans tous les cas, la tendance est constante : faire du niveau pécuniaire actuel le point de départ d'un nouvel accroissement de la richesse ; lequel met à son tour l'individu à un autre niveau de suffisance, et le place à un nouveau degré de l'échelle pécuniaire s'il se compare à son prochain. Dans la mesure où elle entre ici en question, la fin qu'on se propose en accumulant, c'est d'avoir assez de puissance pécuniaire pour prendre le pas sur les autres. Tant que la comparaison lui sera nettement défavorable, l'individu normal, l'individu moyen vivra dans l'insatisfaction chronique et se trouvera mal loti ; et quand il aura rejoint ce qui peut s'appeler le niveau pécuniaire normal, cette insatisfaction fera place en lui à une surtension ; il n'aura de cesse que l'intervalle s'élargisse encore et toujours entre sa position et ce niveau dit normal. L'individu qui se livre à la comparaison provocante ne la trouvera jamais assez favorable : il ne demanderait pas mieux que de se classer plus haut encore.
En tout état de cause, le désir de richesse ne peut guère être assouvi chez quelque individu que ce soit ; quant à combler le désir moyen, le désir universel de richesse, il n'en saurait être question. On aurait beau distribuer avec largesse, égalité, "justice", jamais aucun accroissement de la richesse sociale n'approcherait du point de rassasiement, tant il est vrai que le désir de tout un chacun est de l'emporter sur tous les autres par l'accumulation des biens. Si, comme on l'a parfois soutenu, l'aiguillon de l'accumulation était le besoin de moyens de subsistance ou de confort physique, alors on pourrait concevoir que les progrès de l'industrie satisfassent peu ou prou les besoins économiques collectifs ; mais du fait que la lutte est en réalité une course a l'estime, à la comparaison provocante, il n'est pas d'aboutissement possible.
Ce que l'on vient de dire ne doit pas donner à croire qu'il n'existe aucun autre stimulant de l'acquisition et de l'accumulation, si ce n'est ce désir de l'emporter par la surface pécuniaire et de s'attirer par là l'estime et l'envie des semblables. Le désir de disposer d'un plus grand confort et de se mettre à l'abri du besoin, voilà un mobile qui se trouve à tous les stades du processus d'accumulation dans une société industrielle moderne ; toutefois, ce qu'on peut appeler à cet égard le niveau de suffisance est à son tour profondément affecté par les habitudes de rivalité pécuniaire. Dans une large mesure, cette rivalité imprime sa direction particulière à la dépense pour le confort personnel et le pain quotidien, façonnant les méthodes et sélectionnant les objets.