Une spécialisation des tâches qui ne s'est pas produite
Le pari d'un certain nombre de gouvernants à l'origine du Marché commun ne s'est pas réalisé. La France, pays à vocation agricole, devait se spécialiser dans ce secteur pour nourrir, en particulier, une Allemagne privée de ses greniers à blé de l'Est et spécialisée sur l'industrie. Ce partage des rôles, qui était déjà celui que préconisait Hitler pendant la guerre, ne s'est pas mis en place. La France est devenue le quatrième exportateur mondial de produits industriels et l'Allemagne est désormais un des plus grands exportateurs de produits agroalimentaires.
Cela ne correspond pas, non plus, à un redéploiement de la division du travail agricole à l'intérieur de l'Union Européenne. Plus de trente ans se sont écoulés depuis l'établissement de la PAC. L'UE s'étend aujourd'hui à quinze pays et s'apprête à en accueillir de nouveaux. Mais un nombre grandissant d'études s'accordent à montrer qu'avec un recul de trente ans, le développement de l'agriculture et de l'agroalimentaire des pays de l'Europe de l'Ouest, et spécifiquement des pays membres de l'UE, ne vérifie que médiocrement les présuppositions de la théorie classique de l'avantage comparatif. Pourtant, les conditions qu'offrait la Communauté européenne étaient particulièrement favorables à ces thèses. En particulier, les secteurs agroalimentaires des plus anciens pays membres se confrontent librement au marché depuis de longues années sur un Marché unique, sans que la concurrence entre eux se heurte à de graves obstacles institutionnels. La réalité observée semble manifester une résistance paradoxale à ce qui est toujours considéré comme la rationalité économique.
Une recherche d'autosuffisance
Les chiffres révèlent une croissance générale des productions agricoles dans l'ensemble de ces pays, mais sans qu'apparaisse une spécialisation véritable. Contrairement aux prévisions, les pays les mieux dotés, comme la France, n'ont pas conquis notamment les parts de marché qui étaient déficitaires au début de la période. Tout s'est passé comme si chaque pays déficitaire avait choisi, dans le cadre de la PAC, de combler ses propres déficits, même s'il lui fallait pour cela recourir à l'importation d'intrants qu'il ne pouvait produire en quantité suffisante.
Il y a donc convergence plutôt que spécialisation des agricultures et de l'agroalimentaire européens. Chaque pays produit la même gamme de produits et développe l'ensemble des productions. Ainsi; la France qui bénéficie d'une très importante surface de terre particulièrement favorables à la céréaliculture a certes plus que doublé sa production de céréales depuis 1962, mais cela n'a nullement empêché ses partenaires originellement déficitaires – l'Allemagne, le Royaume-Uni, l'Italie – d'accroître considérablement leur production et de réduire leur déficit. L'Espagne, qui avait entrepris de développer sa production céréalière dès le début de son expansion économique, a continué à le faire de manière soutenue après son adhésion à l'Union Européenne.
S'il est vrai que la France a accru sa part dans la production européenne de céréales en passant de 23% à 31%, cela ne s'est pas fait au détriment de l'Allemagne qui a eu, aussi, tendance à accroître sa part suite à la réunification. Autre exemple qui semble aller dans le sens de la spécialisation croissante, les fruits et légumes. L'Italie, l'Espagne et la Grèce ont fortement accru leur part mais il s'agit justement d'un des secteurs qui a moins bénéficié que les autres des financiers de la PAC.
Dans la majorité des autres secteurs, on voit nettement une tendance à accroître les ressources locales pour satisfaire la consommation de chaque pays. C'est particulièrement clair pour les secteurs où l'on a institué des quotas (betteraves, lait) ou d'autres modes de régulation (droits de plantation de la vigne). La logique qui semble s'instituer alors est d'ajuster le quota de production sur la capacité intérieure de consommation. L'exemple de la production de sucre au Portugal est, à cet égard, significatif. Ce pays ne produisait pas de betteraves à sucre avant son entrée dans l'Union Européenne. Il a négocié des quotas lors de son adhésion et produit désormais une partie du sucre qui lui est nécessaire.