Dans cet article, le sociolinguiste Henri GIORDAN apporte un éclairage nouveau sur les pratiques linguistiques européennes. Il en dégage une perspective historique où la diversité linguistique a longtemps été considérée comme un obstacle au progrès. Mais il montre qu'un changement radical d'attitude a eu lieu après la Seconde Guerre Mondiale, et que l'internationalisation récente et croissante des échanges, qui place la langue anglaise eu cœur des communications, redonne paradoxalement une vigueur inattendue à la diversité linguistique. La construction européenne amplifie ce phénomène.
"L'économie post-industrielle fonde un rapport nouveau entre le local et l'universel. La dimension nationale perd son caractère hégémonique. On a désormais besoin d'instruments de communication globaux. En Europe, comme ailleurs dans le monde, cette fonction est remplie par l'usage, de plus en plus généralisé, de l'anglais. Mais ce mouvement vers le global s'accompagne paradoxalement d'une valorisation du multilinguisme. Les langues nationales jouent leur rôle de communication au sein d'espaces restreints d'échanges économiques et sociaux. (…)
De la fin du XVIIIe siècle jusqu'à la première moitié du XXe siècle, l'histoire de l'Europe est dominée par la constitution des États-nations et par leurs affrontements meurtriers. La diversité des langues nationales est perçue comme une fatalité. Les précurseurs de l'idée européenne, un Romain Rolland ou un Paul Valéry, ne posent à aucun moment la question des langues, qui est en quelque sorte l'impensé de leur combat pour l'Europe. D'autres voient dans le nombre élevé de langues parlées par les peuples de notre Continent un lourd handicap. Ainsi, le grand linguiste français Antoine Meillet dans un ouvrage de 1928, Les langues dans l'Europe nouvelle, estimait qu' "entre beaucoup d'infériorités qu'a l'Europe auprès de l'Amérique, la variété des langues n'est pas l'une des moindres ". (…)
Avec la fin de la deuxième Guerre mondiale, les perspectives changent. La tentative du régime nazi pour asseoir l'hégémonie du Reich - et par conséquent de l'allemand - invalide moralement toute velléité de concevoir une quelconque unité linguistique de la nouvelle Europe. Ce fait explique un changement radical du discours sur le problème des langues en Europe. Très tôt, un consensus s'est dégagé pour donner la priorité à la diversité linguistique qui constitue désormais un élément essentiel de la nouvelle conception de l'Europe."
Source : GIORDAN Henri, les langues en Europe, in Dialogues politiques, la revue virtuelle de sciences politiques (www.la-science-politique.com), numéro 2, janvier 2003.