Ce texte permet de s'interroger sur la portée d'un mouvement « historique », celui de mai 1968, dans l'évolution des normes sociales, économiques, culturelles, religieuses, sexuelles… de la France
Deux types d'interprétation ont coexisté à propos du mouvement de Mai [1968]. Les uns, conservateurs ou sceptiques, ont tendu à minimiser la portée de ce qui est apparu comme une mascarade. […] Au fond, il s'agissait d'une pause, d'une fête, d'un carnaval que se donnait la société industrielle aux contraintes et aux disciplines éprouvantes. On a joué à la révolution, on l'a mimée. […] D'autres, au contraire, ont cru voir dans la nouveauté de ce spectacle une « crise de civilisation » (Georges Pompidou entre autres), l'effondrement des anciennes valeurs, la naissance de la société « post-industrielle ». Il est probable que la crise de Mai a, sinon entièrement provoqué, à tout le moins révélé une coupure culturelle avec l'ordre ancien. Les spectacles et les conduites les plus insolites les plus insolites de Mai ont ébranlé la rigidité des hiérarchies et des disciplines héritées. Tout semble avoir été battu en brèche, dans tous les ordres – en particulier le modèle autoritaire de la société française.
Ce modèle autoritaire – dans la famille, à l'école, dans les Eglises, dans les partis, dans l'Etat, dans l'administration, dans l'entreprise… – a reculé dans tous les pays industriels occidentaux. Une libéralisation des mœurs et des esprits a suivi un peu partout la prospérité des années soixante. L'exemple de la vieille Angleterre victorienne, devenue la patrie des Beatles et de la mini-jupe, est dans tous les esprits. Mais, selon ses habitudes, la France a suivi cette évolution générale par un sursaut brutal, une crise quasi révolutionnaire. Tout se passe comme si la société française, travaillée par un changement sans précédent, était trop conservatrice dans ses profondeurs et ses institutions pour s'adapter tranquillement aux mutations nécessaires. De Gaulle lui-même disait que « les Français ne font de réforme qu'à l'occasion d'une révolution ». […] Henri Mendras, directeur d'un livre collectif La sagesse et le Désordre, insiste, quant à lui, sur la coupure de 1965. C'est cette année-là, ou un peu avant ou un peu après, que la plupart des « indicateurs » s'infléchissent et que les innovations se multiplient : baisse de la fécondité, premiers signes de renversement de tendance (baisse de la productivité du capital fixe, baisse amorcée de la durée hebdomadaire de travail, hausse du chômage – après une stabilité datant de 1948), fin du Concile de Vatican II, aux effets profonds sur l'institution ecclésiastique et les comportements religieux chez les jeunes. « A cette époque enfin le nu apparaît dans les magazines et dans les films […]. L'expression de valeurs hédonistes, jusque là réprimées, apparaît en même temps qu'une affirmation des différences individuelles et un besoin d'ouverture et de communication avec autrui ». Ajoutons à tout cela, « l'ouverture définitive de la France sur le monde extérieur », le Marché commun, les voyages à l'étranger, l'urbanisation progressive des régions rurales, provoquant une homogénéisation croissante de la société d'où résulte un nouveau problème d'identification.
Or toutes ces transformations se sont heurtées aux scléroses autoritaires et bureaucratiques de la société industrielle renforcées par les traits particuliers du régime gaulliste monolithique et technocratique. En 1966, Michel Crozier évoquait la rigidité du mode de fonctionnement des organisations, incapables d'innover, de se prêter naturellement aux transformations, d'où résulte la crise comme mode normal d'adaptation de ce modèle d'organisation. Les caractères du système étaient surtout, disait le sociologue de Nanterre, la peur des relations de face à face et une conception absolutiste de l'autorité. Dans cette même étude, Michel Crozier désignait les trois foyers de résistance au changement : le monde de l'enseignement, de l'éducation et de la recherche intellectuelle ; le monde de l'administration publique traditionnelle ; le monde de la politique.
La crise de Mai a partout porté atteinte au style de commandement, hiérarchique, bureaucratique, qui continue à régir l'Etat et la société : à l'Université, remise en cause du savoir imposé, du cours ex cathedra, par les étudiants, désaveu de la hiérarchie professorale par les assistants, l'ennemi, c'est le « mandarin » ; dans l'entreprise, remise en question de la hiérarchie industrielle par les cadres et la « nouvelle classe ouvrière » ; dans la vie politique, contestations des appareils partisans, désacralisation du général-président, poussées d'anarchisme… Mais aussi, dans les familles, les Eglises, toutes les collectivités, contestation du pouvoir et de ses symboles. Au demeurant, cette expression du désir de libération ne peut franchir un certain seuil de tolérance, au-delà duquel un retour à l'ordre est ressenti comme une nécessité – flux de Mai et reflux de juin. Entre temps, avant le retour au point d'équilibre, quelques verrous auront sauté.
Les journées de Mai ont pris un aspect de saturnales : transgression des tabous, fugue de jeunes, séparations de couples, il faudrait des piles de romans pour narrer ce que Mai 68 a été dans les destins individuels (métamorphoses, révélations, dérives, naufrages, rédemptions, changements d'itinéraires). Mais ce n'était pas seulement des saturnales car celles-ci ne sont qu'une parenthèse dans la durée, un arrêt épisodique, un défoulement rituel, après quoi tout rentre dans l'ordre antérieur. Or, l'ébranlement de Mai 68 a été profond et prolongé. La libéralisation des mœurs s'est poursuivie, la loi l'a en partie entérinée, la symbolique des rapports sociaux, les codes d'usage, les styles de vie ont été sensiblement modifiés. Mais, une fois encore, on peut se demander si l'explosion de mai 68 a été la cause de cette mutation culturelle ou l'accoucheuse de nouveaux comportements, observables dans l'ensemble de la société occidentale.