Jusqu'aux années 60, la politique agricole française partait exclusivement de Paris. Et puis, de conférence en conférence, on commença à parler de la construction d'une véritable communauté européenne, incluant tous les aspects de l'économie, et pas seulement l'atome, le charbon et l'acier.
Au départ, cette communauté européenne faillit bien se faire sans inclure l'agriculture. Mais la France fit clairement entendre que, si on voulait un Marché commun, il fallait le faire en tenant compte de l'agriculture.
Le gouvernement français ne se faisait pas d'illusions : centré sur l'industrie, le Marché commun favoriserait le cœur industriel de l'Europe, c'est-à-dire essentiellement la Ruhr et l'Allemagne de l'Ouest.
Il fallait donc un contrepoids, pour équilibrer les choses et faire en sorte que la France en profite, elle aussi, et ce contrepoids, ce ne pouvait être que l'agriculture.
En effet, possédant une bonne partie des terres cultivables de la Communauté à six, la France comptait bien sur la politique agricole commune pour devenir la grande nation agricole de l'Europe. Il ne faut pas oublier en effet que, entre 1950 et 1960, quelques excédents avaient déjà commencé à apparaître. Grâce au Marché commun, nos produits allaient pouvoir se vendre dans toute l'Europe des six, et cela ne pourrait qu'aider à résoudre nos problèmes agricoles.
Le grand problème de l'époque pour les agriculteurs, c'était la parité : pour les dirigeants agricoles, l'objectif essentiel de la politique agricole ne pouvait être que la parité, c'est-à-dire d'aboutir pour les agriculteurs à un niveau de vie équivalent à celui des autres catégories socioprofessionnelles. Il faut bien dire que cette volonté se comprenait : alors que, lentement mais sûrement, le niveau de vie de la plupart des autres Français s'était amélioré depuis la Libération, les agriculteurs n'avaient pas profité autant que les autres de l'amélioration générale du niveau de vie.
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Concernant la politique agricole commune, il fallait donc améliorer le revenu des agriculteurs de la Communauté, mais cet objectif ne pouvait évidemment être le seul : il fallait aussi penser aux consommateurs et aux finances publiques, et cela aboutit à l'article 39 du traité de Rome, qui constitue le fondement du Marché commun agricole :
"La politique agricole commune a pour but
a) d'accroître la productivité de l'agriculture en développant le progrès technique, en assurant le développement rationnel de la production agricole ainsi qu'un emploi optimum des facteurs de production, notamment de la main-d'œuvre,
b) d'assurer ainsi un niveau de vie équitable à la population agricole, notamment par le relèvement du revenu individuel de ceux qui travaillent dans l'agriculture,
c) de stabiliser les marchés, de garantir la sécurité des approvisionnements,
d) d'assurer des prix raisonnables des livraisons aux consommateurs."
Concrètement, comment ces objectifs fondamentaux allaient-ils être atteints ?
On ne pouvait pas adopter le même dispositif pour tous les produits agricoles : chaque grande production agricole allait donc être dotée d'un "règlement de marché", ce règlement étant mis sur pied en fonction des objectifs de l'article 39 du traité mais aussi en tenant compte des particularités de chaque produit. En fait, au-delà des particularités de chaque règlement, deux grands types de dispositifs furent mis en place, le premier étant plutôt de type français, et le second de type britannique (et cela bien que les Britanniques, invités à se joindre à l'Europe des six, aient choisi de s'y opposer en créant une association concurrente : l'Association européenne de libre-échange).
1. Les règlements de type français. Il s'agit des grands règlements concernant les céréales, les produits laitiers, la viande bovine, etc. Ces règlements reposent sur les éléments suivants :
2. Les règlements de type britannique. Quelques règlements, concernant des productions plus secondaires ou pour lesquelles les importations étaient très importantes, furent bâtis sur le modèle britannique des deficiency-payments. Cela concerne par exemple les oléagineux et les protéagineux.
Dans ce cas, la Communauté fixe également un prix minimum pour les agriculteurs, mais ce résultat est atteint par une méthode différente, pratiquée par les Britanniques jusqu'à leur entrée dans la Communauté : les produits importés entrent librement dans la CEE, et le prix de marché se fixe en fonction du prix des produits importés, c'est-à-dire généralement à un prix insuffisant pour que les agriculteurs touchent le prix minimum fixé par la Communauté. Pour aboutir néanmoins à ce prix minimum, la Communauté verse aux agriculteurs des aides directes représentant la différence entre le prix de marché et le prix minimum. C'est cette aide directe que les Britanniques appelaient deficiency payments.
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Globalement, cette politique agricole commune a bien fonctionné jusqu'au début des années 70. Depuis, deux facteurs ont contribué à "dérégler" la machine : d'une part, l'apparition de montants compensatoires monétaires, suite aux fluctuations des monnaies, a considérablement perturbé les échanges et défavorisé les agricultures des pays à monnaie faible, dont la France, et, d'autre part, les pressions américaines sur la politique agricole commune ont été de plus en plus fortes, d'où les négociations du GATT qui font courir à l'intégrité de la politique agricole commune un grave risque supplémentaire.