Politique agricole

3. L'agriculture face à la mondialisation

3.3. Les formes de résistance nationale des pays développés

Documents associés - Textes de référence

La paysannerie politique


HERVIEU, B., VIARD, J., (2000), "L’archipel paysan – Une majorité devenue minorité", Cahiers du CEVIPOF, n°29, p. 15-29


Enfin, pour mesurer encore plus justement le poids politique de cette population, il faut en voir le poids démultiplié dans la vie politique et au sein du personnel politique. Premier élément très important du point de vue du personnel politique : encore un tiers des maires français sont agriculteurs ou anciens agriculteurs. Aucune catégorie socioprofessionnelle n'est dans cette situation de relais local - d'où d'ailleurs l'attachement de cette population aux élus locaux car, pour partie, c'est "un amour de soi".

Ici, insistons sur les chiffres. Il y a en France un conseiller municipal pour 23 électeurs dans les communes de moins de 500 habitants, mais seulement un pour 13 205 électeurs à Paris ! La barre des 1 000 électeurs par élu étant franchie dans les communes de plus de 40 000 habitants. Or 50% des agriculteurs vivent dans des communes de moins de 600 habitants, et encore 32% dans des communes de moins de 2 000 habitants cela veut dire que 82% des agriculteurs vivent dans des communes où il y a un élu pour moins de 56 habitants. Ce n'est pas un élu par famille mais presque !

Cette dissymétrie démocratique est une question forte de la France actuelle, elle explique aussi le poids politique de la France paysanne. Alors que la France urbaine - en outre très mobile - en est éloignée, voire très éloignée. Cette dissymétrie démocratique voulue pour enraciner la République dans les campagnes à la fin du XIXème siècle continue donc à agir dans notre société. Elle explique évidemment pour une part le sentiment de très forte proximité entre paysans et institutions.

Deuxième élément : dans 104 circonscriptions sur 555, les agriculteurs représentent au moins 10% de la population active. Donc, si on démultiplie les 10% de la seule population active agricole par rapport à ce que cela représente en électorat, en population familiale..., on arrive dans ces 104 circonscriptions à un poids politique des agriculteurs toujours structurant.

Ces 104 circonscriptions sont dans 70 départements. Ce qui évidemment explique l'importance et l'ampleur du débat agricole dans la classe politique : il y a des relais absolument partout qui s'ajoutent aux habitudes prises par le monde agricole de coopérer directement avec l'appareil d'État, avec les institutions.

Prenons l'exemple récent de la loi d'orientation agricole. C'est une loi qui avait été annoncée par le Président de la République en 1996. Elle avait été initiée par le précédent Gouvernement, puis a été reprise par l'actuel. Il n'y a pas un article, pas une phrase de cette loi qui n'ait fait l'objet de longues discussions pendant des mois. Il y a des commissions officielles, des rendez-vous individuels avec les services, avec les conseillers, avec le ministre enfin. Et quand il y a désaccord à ce niveau, on retrouve la question sous forme d'amendement en première lecture d'abord à l'Assemblée, puis au Sénat. C'est très facile. Les réseaux sont tellement denses.

Il y a eu presque 1 000 amendements à l'Assemblée, 600 au Sénat. Et de vrais amendements, nourris du terrain, des organisations professionnelles et syndicales. Il était possible de repérer la provenance de ces amendements : amendements de Groupama, amendement de la MSA, amendement de la FNSEA, amendement des retraités, amendement des retraités de la droite, amendement des retraités de la gauche...

Cette forte capacité de relais est quelque chose d'original dans une société où les politiques sont assez largement coupés de la société. Aucun autre milieu n'a une telle capacité de relais. Aussi, lorsque la loi d'orientation agricole a été votée en première lecture le 13 octobre 1998 à l'Assemblée nationale, l'hémicycle était comble.

À l'Assemblée, le relais est porté notamment par des leaders venus du monde agricole qui sont passés au monde politique; même s'il y a, comme partout, des réticences à l'égard du politique, cela n'empêche pas nombre de notables professionnels de s'engager en politique ; par exemple, François Guillaume, ancien président de la FNSEA, ancien ministre, Christian Jacob, ancien président du CNJA pour le RPR..., les personnels politiques qui sont issus du monde agricole sont plutôt situés sur la droite de l'hémicycle. Les porte-parole pour le monde agricole sur les bancs de la gauche sont plutôt des ruraux que des personnalités agricoles.

Cela pour illustrer - encore une fois - l'idée que cette minorité venue d'une majorité a gardé une capacité à sécréter des représentants, des porte-parole dans l'ensemble du paysage politique. Cette situation explique largement l'attachement très fort du monde paysan à l'égard de l'ensemble des institutions.

61% des agriculteurs par exemple manifestent leur confiance à l'égard des organisations syndicales. Cela pourrait faire réfléchir d'autres secteurs de la société. Et les écarts ne sont pas considérables entre organisations, comme si on était d'abord du même monde face "aux autres" : 53% pour la FNSEA, 52% pour le CNJA, 35% pour la Confédération paysanne, 34% pour la Coordination rurale et 30% pour le MODEF. Les écarts sont faibles par rapport aux choix effectués lors des élections professionnelles. On aurait pu s'attendre à 70% pour la FNSEA, 20% pour le MODEF ! On peut d'ailleurs s'étonner qu'il y ait le même pourcentage pour la Confédération paysanne, la Coordination rurale et le MODEF.

Rappelons-nous qu'en 1991, au moment de la naissance de la Coordination rurale, qui s'est constituée autour du refus de la préparation des accords du GATT, puis du refus de la réforme de la PAC de 1992, c'était un front du refus, sur le type des coordinations qui foisonnent en période de crise dans tous les secteurs, qui s'était structuré. Aujourd'hui, il fait partie du paysage.

La Mutualité sociale agricole, 57% de confiance. Un chiffre d'autant plus significatif que l'enquête a été faite au moment de la sortie du rapport de la Cour des comptes sur les irrégularités commises à la MSA et donc au moment où le ministre de l'Agriculture et de la Pêche a décidé de révoquer le conseil d'administration et le directeur. L'intercommunalité, 55% de confiance, le ministère de l'Agriculture et de la Pêche également...

Une vraie foi donc dans les institutions, répartie politiquement: 33% pour la droite, 25% pour la gauche, tout cela ne nous étonne pas beaucoup. Quant au rapprochement entre la droite et l'extrême droite, 44% déclarent y être hostiles, mais il faut surtout souligner que 39% (contre 17% pour l'ensemble des Français) disent ne pas avoir d'avis. Cette incertitude peut cacher une radicalisation en construction. Ou des attentes souverainistes et localistes qui ont pu s'exprimer depuis par exemple dans le vote "Chasse".

Cette foi dans les institutions, le caractère positif d'un certain nombre d'items comme la tradition, la religion, le conservatisme, la famille... montrent, dans ce milieu bien plus que dans n'importe quel autre, une culture institutionnelle, locale, ancrée à droite politiquement : ceci est cohérent avec le fond catholique très fort de cette population ; soit un fond catholique ancien, soit un fond catholique réactivé à travers les modernistes de l'après-guerre. Ce milieu, peut-être plus que d'autres, pense son intégration à la société à travers le cheminement des institutions ; de même qu'il pense les institutions comme facteur d'intégration à travers le paradigme de l'Église.