Politique agricole

2. Les solutions historiques

2.3. Les pays en développement ne sont pas assez riches pour organiser leur marché

Documents associés - Textes de référence

La nature de l'insécurité alimentaire des pays en développement et l'importance des marchés internationaux


SARRIS, Alexander (1991), ), Agriculture européenne, marchés internationaux, croissance des PVD et sécurité alimentaire, coll. ''Economie rurale, n°205, sept-oct", p. 9-10


Si la consommation alimentaire dans les pays en développement est fortement influencée par les marchés internationaux, clairement, une réforme des marchés mondiaux telle que celle impliquée par une libéralisation de la PAC aura des implications significatives sur la sécurité alimentaire de ces pays. La sécurité alimentaire est la capacité qu'a un groupe de personnes (une famille, un village, un pays,...) à satisfaire ses besoins alimentaires à toute période. Dans la plupart des pays développés, on considère que la sécurité alimentaire est aujourd'hui garantie, de la même façon qu'un revenu minimum pour assurer au moins les besoins de base est garanti par les divers mécanismes d'assurances sociales. Il ne faut pas oublier, cependant, qu'après la seconde guerre mondiale, la sécurité alimentaire était à l'ordre du jour des préoccupations politiques en Europe et dans d'autres pays dévastés par la guerre. En fait, les origines de nombreuses politiques de protection en Europe (avant la PAC) résidaient dans la volonté d'assurer l'autosuffisance alimentaire (Winters, 1988).

L'insécurité alimentaire, cependant, est envahissante dans de nombreux pays en développement où des images d'enfants squelettiques sont trop fréquentes et rappellent que le problème n'est ni temporaire ni peu important. C'est pourquoi, il n'est pas surprenant que la sécurité alimentaire figure parmi les priorités dans la plupart des pays les moins développés (…).

Le monde dans son ensemble a suffisamment de nourriture pour nourrir la population actuelle en croissance. Cela est vrai même lors des « crises mondiales » comme en 1973-1974. Cependant il y a de nombreux exemples récurrents de famines ou de sérieux cas de mal-nutrition comme ce fut le cas lors de la sécheresse de 1983 dans les pays du Sahel. Clairement, le manque de nourriture au niveau mondial n'est pas la cause de l'insécurité alimentaire. (…)

Cette insécurité alimentaire chronique est essentiellement concentrée dans les pays pauvres du Sud de l'Asie et en Afrique sub-saharienne ; dans ces pays, elle touche en premier lieu les zones rurales. Des variations des variables clés qui affectent l'alimentation telles que le revenu ou les prix des produits alimentaires sont le plus souvent à l'origine de l'insécurité alimentaire transitoire.

La plupart des habitants des zones rurales pauvres du Sud de l'Asie et de l'Afrique sub-saharienne sont acheteurs nets d'aliments de base. Ainsi, une augmentation du prix des denrées n'améliore pas leur sécurité alimentaire. C'est plutôt des prix bas pour les produits alimentaires domestiques combinée à une augmentation de leurs revenus qui sont le plus à même de réduire les risques alimentaires. Cela implique que des politiques qui résultent uniquement en une augmentation des prix des produits agricoles et alimentaires, même s'ils peuvent permettre une augmentation de l'offre agricole, peuvent ne pas améliorer la sécurité alimentaire des pauvres.

Un nombre croissant d'économistes du développement sont partisans d'une large stratégie basée sur le développement agricole comme solution à moyen terme des problèmes de croissance et de pauvreté des pays en développement (Adelman, 1984 ; Mellor, 1988 ; de Janvry et Sadoulet, 1986). Une telle stratégie s'appuierait sur les petits producteurs agricoles, le développement d'infrastructures rurales et l'adaptation de technologies appropriées à petite échelle en addition d'une politique adéquate de prix. Cette politique stimulerait la demande rurale pour des produits industriels et donc également le développement industriel. Cette approche doit être opposée à l'approche passée des grands projets de développement agricole, coûteux en capitaux, qui a été utilisée dans de nombreux pays (de l'Afrique sub-saharienne par exemple) et dont l'objectif était une réduction du nombre des petites exploitations et la fourniture de main d'oeuvre bon marché pour une industrie importée.

Pour ces deux stratégies de développement, il est probable que les importations de denrées alimentaires augmenteraient. En effet, dans le cas de la stratégie basée sur le développement rural, les revenus des producteurs ruraux augmenteraient rapidement, or l'élasticité revenu de la demande en aliments de base est élevée (Mellor, 1988). Cependant, cette demande découlerait d'un réel pouvoir d'achat des différentes catégories sociales. A l'inverse, les stratégies de développement basées sur l'importation de biens industriels de substitution ont conduit à un appauvrissement relatif des masses rurales, au relatif déclin de la production agricole et alimentaire, à une dette extérieure croissante et à des besoins croissants en aliments importés qui, d'ailleurs, ne peuvent pas toujours être payés. L'insécurité alimentaire, spécialement dans les zones rurales, sévit dans ce scénario alors qu'il est un moindre problème pour la première stratégie.

Dans la deuxième stratégie, la plupart des importations de denrées nécessaires après une année de mauvaise production est utilisée pour limiter la hausse des prix dans les zones urbaines où les salaires doivent rester peu élevés. Cela entraîne généralement des augmentations importantes de prix dans les zones rurales, qui, couplées à un manque de pouvoir d'achat des pauvres, mène souvent à une grande misère. Sachant que pour éviter la famine, des quantités importantes de denrées alimentaires doivent être distribuées gratuitement, ces pays se tournent souvent vers l'aide alimentaire des pays développés. Celle-ci dépend des surplus disponibles, principalement aux USA et dans la CEE ; ce qui crée une situation de risques économiques et politiques croissants.
(…)

Les problèmes de sécurité alimentaire dans les pays les moins développés et particulièrement après la crise de 1973-1974 ont souvent conduit à des appels à l'autosuffisance alimentaire, tout comme les famines d'après guerre en Europe ont conduit à des politiques agricoles protectionnistes avec un objectif d'autosuffisance. Ce mouvement vers une plus grande autosuffisance alimentaire, pour les produits de base même si elle va à l'encontre de la loi des avantages comparatifs s'est révélée à plusieurs reprises être une politique adéquate pour la sécurité alimentaire (Sarris, 1985). Cependant, de nombreux pays en développement n'ont pas les ressources suffisantes pour atteindre l'autosuffisance alimentaire, et notamment quand leur politique de développement général donne moins d'importance à l'agriculture. Il n'est pas étonnant que plus de 15 ans après 1973-1974, la demande pour l'importation d'aliments de base de la part des pays les plus pauvres n'ait cessé de croître. L'ère des ajustements structurels renforce cette tendance, d'autant plus que les prix peu élevés des importations alimentaires ont conduit les décideurs politiques à encourager la production des cultures d'exportation. Ainsi, pour la plupart des pays en développement, la sécurité alimentaire dépend à la fois des conditions sur le marché mondial mais principalement de la production intérieure et de facteurs politiques. De plus, les marchés internationaux d'aliments de base vont certainement devenir une source plus importante pour l'alimentation de ces pays.