Lorsque la circulaire paraît, elle répond à une urgence explicative. La loi du 28 mars 1882 avait résolu bien des problèmes :
Ces deux derniers points sont les plus conflictuels. Ils répondent à un contexte scolaire de crise qui dure depuis plus d'un siècle. Avant 1880, les enseignants congréganistes étaient aussi nombreux que les non-clercs dans l'enseignement public. Les autorités académiques avaient bien peu de pouvoir sur eux. Le recteur de l'Académie de Dijon s'inquiétait dès 1859 : "Les frères et sœurs maristes obéiront toujours exclusivement à leurs supérieurs religieux, et le plus petit curé de campagne aura sur eux plus d'autorité que le grand maître de l'Université" (Boussinesq, 1994 : 69.) Il paraît donc urgent de rétablir l'autorité administrative de l'État dans un domaine qui lui échappe.
Même si, en 1880, plus personne ne reprend officiellement les thèmes obscurantistes de La Mennais, le catholicisme n'est pas simplement une religion : c'est aussi une doctrine politique qui voit dans l'héritage de la Révolution de 1789 un véritable déicide et, dans les idées des Encyclopédistes, le mal par excellence. Monseigneur Freppel condamne le siècle, fidèle à la doctrine du Syllabus et à l'intransigeance de Pie IX. Certes, il ne s'agit plus de dénigrer l'instruction, mais de conserver à l'Église et aux familles le contrôle de l'éducation morale et civique des enfants.
La loi en 1882 paraît d'autant plus nécessaire aux Républicains qu'à leur côté, les plus radicaux imposent une surenchère anticléricale. Paul Bert, Clemenceau, Paul Lockroy s'en prennent directement à l'idée même de religion. Pour eux, le cléricalisme n'est qu'une cible provisoire : ce qui est visé et qu'il convient de supprimer, c'est la foi, cet obstacle superstitieux au progrès des mœurs et aux développement des sciences. Les radicaux avec lesquels Ferry doit compter ne souhaitent pas patienter en espérant un dépérissement idéologique qui se fait attendre. Il convient d'en précipiter la venue en forçant l'histoire. Hérold, préfet de Paris, fera enlever les crucifix des salles de classe. Le partage des compétences ne suffit pas : il paraît à beaucoup nécessaire et urgent d'éliminer de l'école ceux qui condamnent les principes de 1789.
On comprend que la position politique de Ferry soit délicate. Il croit fermement que le progrès des sciences entraînera à plus ou moins long terme le dépérissement des modèles religieux. Ses convictions positivistes l'inclinent à refuser d'introduire dans la loi de 1882 les "devoirs envers Dieu", cheval de bataille des ultras, mais il ne fait pas de ce thème moral une pièce capitale de son combat. Pour lui, l'instruction fera plus pour la laïcité que la violence antireligieuse ou l'obstruction matérialiste. La laïcité reste un moyen pour l'autorité de la République de reprendre en main une éducation qui lui échappe. Quant à la foi, elle est affaire de choix individuel où le politique n'a rien à décider.
Pourtant, cette idée fait problème car elle touche directement à la question de la formation morale. Morale et religion sont, en effet, étroitement imbriquées. Est-il possible de concevoir une morale indépendante de références religieuses ? Généralement, on tend à suspendre les maximes morales à des commandements divins. Or, c'est justement ce rattachement qui fait problème pour Ferry, lequel va opérer un fondement inversé.