Parmi les multiples voies contemporaines d'affirmation de l'identité bretonne, la langue tient à n'en pas douter une place de choix. Son usage au sein de la société bretonne, les limites de son extension, son rapport à la langue française sont l'objet d'un débat entre tous les acteurs de ce renouveau identitaire.
"Hep brezhoneg, Breizh ebet" (sans langue bretonne, plus de Bretagne), disait au début du siècle l'abbé Jean-Marie Perrot. L' exemple de la langue bretonne souligne à merveille les liens à la fois mythiques et réels qui unissent une langue et une nation. Pierre-Jean Simon[1] exprime bien la distance entre cette affirmation qui fait de la langue le trait fondamental d'une collectivité, et la réalité qui relativise l'idée d'une "essence linguistique" bretonne.
En effet, insiste-t-il, si la langue bretonne a été jusqu'à aujourd'hui préservée en Basse-Bretagne, il n'en va pas de même de la Bretagne médiane où elle a disparu depuis longtemps. Quant à la Haute-Bretagne, entre Rennes, Nantes, Vitré et Fougères, elle n'y a jamais été parlée. Fracture géographique donc, mais également fracture sociale : avant même l'annexion de la Bretagne par la France en 1532, l'aristocratie bretonne et les classes dominantes ont peu à peu délaissé la langue bretonne au profit de la langue française. Depuis des siècles, le breton a moins été la langue de la nation que celle des classes populaires, celle des campagnes et des ports de pêche.
Pourtant, à la mythologisation de la langue bretonne a longtemps correspondu sa négation par l'Etat français, voire sa répression, ou "stigmatisation" pour reprendre le terme de Ronan Le Coadic dans son étude sur l'identité bretonne[2] .
A travers les nombreux entretiens que celui-ci a mené avec des Bretons pour nourrir son enquête, les souvenirs de ces "humiliations linguistiques" semblent vivaces. Ils font état du rôle répressif joué par l'école et des punitions physiques que subissaient les élèves s'exprimant en breton. Deux femmes, pourtant nées après la guerre, expliquent en quoi l'école a nourri en elles un sentiment de honte à l'égard de leur milieu familial bretonnant, qu'il s'agissait toujours de cacher.
Toujours selon ces témoignages, la honte du parler breton semblait si fortement intériorisée que des parents parlant breton entre eux interdisaient à leurs enfants de faire usage de cette langue, ou bien évitaient de la parler devant eux.
Pour R. Le Coadic, à cette identité linguistique bretonne vécue par les Bretons eux-mêmes comme négative et dévalorisante, répond une démarche beaucoup plus affirmative et positive. Celle-ci est menée depuis trois décennies environ par des militants désirant s'attaquer à l'ensemble des stéréotypes entourant la bretonnité, et notamment à celui qui réduit la langue bretonne à un vieil archaïsme réfractaire à la modernité de la langue française. Suivant cette idée, l'association Diwan fonde en 1977 la première école d'enseignement de la langue bretonne. 26 écoles Diwan seront créées par la suite. Les enfants y sont totalement immergés dans l'univers linguistique bretonnant, façon de contrecarrer l'influence du français.
Parallèlement à ces initiatives, de nombreuses écoles, autant publique que catholique, se sont lancées dans la création de filières bilingues. Aujourd'hui, plus de 23 000 élèves bénéficient d'un enseignement en langue bretonne, si l'on ajoute le cursus universitaire consacré à la langue bretonne, obtenu par l'action des militants bretons dans les années 80[3] .
Cette renaissance ou réinvention de la langue bretonne, outre les progrès de son enseignement, s'est aujourd'hui traduite par une visibilité croissante. Ainsi, de façon assez symptomatique, les panneaux de signalisation routière sont désormais bilingues dans une grande partie de la Bretagne, et surtout, l'on peut constater un développement non négligeable des médias audiovisuels en langue bretonne.
Les entretiens menés par R. Le Coadic ont l'intérêt de mettre en valeur les multiples débats et tensions internes au mouvement bretonophone, autrement dit sa diversité interne. Certains soulignent le risque d'aller trop loin dans la promotion du breton, au risque de l'enfermement communautaire et d'une dérive antifrançaise. Craintes en somme d'un jacobinisme à l'envers. D'autres débattent de la place de la langue bretonne dans les médias. Ce thème cristallise une fracture culturelle potentielle: d'un côté une minorité de militants, d'étudiants spécialisés ou d'érudits, promouvant un breton rénové, "moderne" ; de l'autre, à mille lieues des préoccupations des intellectuels citadins, le peuple bretonnant, souvent d'origine rurale. La langue bretonne, en quelque sorte entre mythe et réalité...
1. P.-J. Simon, La Bretonnité. Une ethnicité problématique, Presses universitaires de Rennes, 1999.
2. R. Le Coadic, L'Identité bretonne, Presses universitaires de Rennes, 1998.
3. R. Le Coadic, op. cit