En cherchant à interpréter l'origine des différences de normes constatées à un niveau très profond des relations humaines dans l'expérience du travail, nous avons été conduit à réfléchir sur la façon dont les structures d'organisation pouvaient agir sur la capacité stratégique des acteurs au travail et, plus directement encore, sur une capacité d'être rationnel et identique à soi-même. Les logiques d'acteurs qui résultent de cette expérience des structures de travail, et dont nous avons vu la trace dans la variété des styles de relations rencontrées dans les entreprises, ne recouvrent-elles que des automatismes de comportements normatifs et largement devenus inconscients ? Ne peut-on y voir aussi un façonnement plus complet de la personnalité dans ses choix, ses jugements et ses représentations du monde Sans être trop exclusif, et en acceptant évidemment tout l'acquis culturel auquel chacun à droit de par sa nationalité, sa langue, sa famille, son éducation, etc., nous pensons que l'expérience contemporaine du travail organisé est, de nos jours, l'occasion d'un façonnement supplémentaire de la culture de chacun.
Le passage théorique des normes de relations quotidiennes dans un champ social limité, aux valeurs plus générales de l'action, s'articule, à notre avis, autour du fait que l'apprentissage de capacité stratégique dans les rapports de travail implique une expérience très profonde du risque dans la défense des identités.
Ce dont on prend conscience dans ces relations antagonistes, c'est précisément du pouvoir de l'autre sur soi et de soi sur les autres. La constitution de l'identité, la sortie du fantasme, et l'organisation rationnelle des structures de l'esprit se font au travers des expériences conflictuelles qui renvoient chacun à la mesure de sa dépendance envers les autres, pour accorder son désir aux réalités concrètes des situations sociales où l'on vit ses relations. L'épreuve de réalité par laquelle il faut passer pour acquérir l'identité, la possibilité d'être rationnel, est donc celle du conflit dans les relations.
Si le problème des valeurs est posé dans la compréhension des rapports sociaux, c'est que, dans sa référence à la culture de son univers d'appartenance, l'individu est conduit à opérer en même temps un jugement de valeur dans le contexte des risques que court son identité au contact d'autres acteurs sociaux. Plongé dans un monde complexe d'agressions multiples, l'acteur social ne peut se définir par une simple adhésion plus ou moins formelle aux idées et valeurs de son groupe. Le principe même de cette adhésion résulte d'un mécanisme complexe d'édification permanente de la personnalité, où le déchirement entre ses divers univers d'appartenance et les contradictions qui en ressortent projettent l'acteur social dans un choix conscient entre les moyens de défense de son identité. C'est parce que la personnalité adulte est sans cesse affrontée à ce choix que le problème des valeurs se pose, non pas seulement comme une simple référence automatique, mais plus profondément comme un jugement conscient sur des moyens de lutte.
Le jugement de valeur est un acte conscient qui introduit le sens dans la relation immédiate. Cette autre personne, cette chose dont nous parlons, que nous faisons ensemble, vaut la peine qu'on s'y intéresse, vaut plus ou moins que d'autres choses, etc. Cette introduction du sens dans la relation exprime en fait pour le sujet une sorte de transformation de son activité psychique, passant du désir brut à la compréhension, à la rationalité plus ou moins symbolique ou imaginaire. Le jugement de valeur utilise certes les catégories de pensée, les connaissances et les valeurs antérieurement acquises par le sujet ; et cette référence à sa culture est le plus souvent inconsciente pour le sujet qui ne connaît ni les limites de ses catégories initiales, ni les bornes de son savoir, ni la complexité de son système de valeurs. Mais ce jugement porté sur le monde des personnes ou des choses que chacun rencontre dans la réalité, et qu'il peut faire à tout moment en son for intérieur, implique une sorte de volonté de plier le monde à son désir, d'organiser les choses en fonction de sa rationalité déjà constituée, celle de la réalisation de soi.
Tôt ou tard, le jugement de valeur rencontre dans une relation quelconque le désir de l'autre d'organiser pour lui aussi le monde en fonction de son désir. Et nous avons vu que l'identité du sujet au travail est profondément influencée par les moyens qu'il trouve dans sa situation socio-professionnelle pour imposer la logique de son désir . Face au risque de perdre la reconnaissance de soi et la possibilité d'édifier une rationalité personnelle, le sujet accède dans le conflit à la conscience de ses forces et de celles de l'adversaire. L'analyse du développement de l'activité psychique du sujet sur le double plan de la relation à l'autre et de la relation au monde nous permet de situer le jugement de valeur au cœur même de l'affrontement des désirs. Ce que le sujet juge consciemment de valable face au risque de la mort, ce sont les moyens de soutenir son identité et son existence sociale. La valeur est la force qui, dans les relations humaines, permet d'accéder à la rationalité. Ce qui, dans le jugement de valeur, conduit au choix conscient entre les gens et les choses, c'est le cheminement constant du sujet entre son désir et le monde qu'il sent, perçoit et essaye d'organiser pour y retrouver la trace de son désir. La valeur ne peut être confondue ni avec la pulsion du désir, ni avec la rationalité antérieure du sujet, ni même avec les sensations que lui apporte le monde environnant. Dans les relations humaines, ce qu'on choisit consciemment, c'est la possibilité d'exister en face des autres, ce qu'on valorise, c'est la force d'accès à soi-même au milieu des autres ; et l'identité du sujet ou la qualité de ses structures mentales sont un enjeu fondamental des rapports sociaux.
C'est à cette articulation de la conscience et du risque que nous pouvons alors poser l'hypothèse d'un apprentissage par le sujet de quelque chose de supplémentaire à l'acquis antérieur, au travers des relations immédiates et conscientes. Le sujet dispose d'un passé culturel, d'habitudes acquises en matière d'identification et de perception, mais l'univers social où il risque, maintenant et ici, la reconnaissance de soi, peut fort bien ne pas être le même que dans le passé. Le danger du présent oblige donc à confronter les aptitudes à percevoir, classer, juger ainsi que les habitudes d'identification avec une réalité sociale et des moyens de pouvoir différents. Les valeurs antérieures peuvent ainsi ne plus assurer la victoire dans les relations présentes, et l'apprentissage de nouvelles capacités stratégiques dans les rapports de travail peut engendrer la prise de conscience de nouvelles forces de l'action en société. Les normes de relation sont bien souvent l'expression directe de valeurs générales antérieurement acquises, il ne s'agit pas de contester ici cette influence omniprésente de la culture sur les actes individuels ; mais nous avons voulu souligner comment la culture reçue peut être mise en défaut par l'expérience immédiate de rapports conflictuels. Et c'est dans la prise de conscience d'un tel décalage fréquemment rencontré dans la vie de travail que l'on peut situer un processus important du renouvellement des valeurs culturelles.