Dans ce texte, François Ascher (professeur à l'Institut Français d'Urbanisme, Paris VIII) prend le contre-pied d'une donnée fondamentale de la sociologie urbaine : le quartier est un lieu qui structure les liens sociaux. Selon lui, les changements récents qu'a apportée la modernité dans la façon de vivre la ville ont bouleversé les relations sociales classiques à l'intérieur des quartiers. Les citadins deviennent de plus en plus autonomes, plus mobiles, plus individualistes dans des villes plus complexes.
En s'agrandissant et en accueillant des populations rurales nombreuses, la ville industrielle a donné une importance particulière au quartier. On a, à juste titre, parlé du "village dans la ville" à propos des quartiers populaires, tant les relations à l'intérieur de ceux-ci évoquaient les communautés villageoises par leurs imbrications et par leur unité globale. De fait, beaucoup de ces quartiers étaient le produit de communautés d'immigrés ruraux et étrangers qui se reconstituaient en s'adaptant au contexte d'accueil industrialo-urbain. Ce phénomène a été très étudié par la sociologie urbaine dès ses débuts. Ces quartiers n'étaient pas nécessairement homogènes socialement et fonctionnellement : on y trouvait généralement des groupes sociaux et des activités économiques variées. Mais ils se caractérisaient par des dominantes fortes (liées à l'activité et/ou aux origines régionales) et par une superposition et une imbrication d'un grand nombre de relations sociales : les familles, les groupes d'amitié, le voisinage, les pratiques religieuses et politiques, les relations commerciales, les rapports professionnels mobilisaient en grande partie une même population regroupée pour l'essentiel sur un même territoire.
Avec la métapolisation[1] , la base socioterritoriale des quartiers s'érode fortement. Les citadins, de plus en plus autonomes et mobiles, partagent avec ceux qui habitent à proximité de leur domicile des relations sociales de moins en moins nombreuses, variées et redondantes. Les voisins sont de plus en plus rarement des collègues, des amis d'enfance, des partenaires d'activités collectives. La proximité spatiale n'est plus a priori corrélée avec une intensité relationnelle. Cela ne signifie pas que les habitants d'un même espace métropolitain n'aient plus rien en commun ni plus aucune relation sociale, mais leurs rapports ne s'établissent plus sur les mêmes bases qu'autrefois. S'ils habitent un quartier, ce n'est généralement plus parce qu'ils en sont originaires, mais parce qu'ils l'ont choisi pour ses spécificités propres, ou qu'ils y ont trouvé le type de logement qu'ils recherchaient au prix où ils pouvaient le payer, ou encore qu'ils y ont de fait été affectés par un organisme de logement social (…)
Une enquête a récemment montré qu'à la question "Qu'est-ce qui selon vous, vous caractérise le mieux ?", un tiers seulement des personnes interrogées répondaient "le quartier" ou "la commune de résidence", les jeunes et les habitants des grandes villes étant les moins nombreux à s'identifier par leur lieu de résidence (Hervieu, Viard, 1996).
De fait, si les citadins passent de plus en plus de temps dans leur logement, s'il y ont de plus en plus d'activités et de relations sociales, pour le travail, la famille, les loisirs, en revanche ils passent de moins en moins de temps dans leur quartier. Ils y marchent aussi de moins en moins et ne pratiquent à pied qu'un tout petit périmètre autour de leur logement et sur quelques parcours seulement qui leur permettent éventuellement d'accéder aux transports collectifs. Bien souvent, ils pénètrent dans leur domicile par les garages individuels ou collectifs.
Ils ne font plus que très rarement des courses à proximité de chez eux. Ils conduisent de plus en plus souvent leurs enfants en voiture à l'école ou à la crèche. Ils connaissent peu de monde dans leur quartier et ont peu de relations avec leurs voisins. Cette évolution est moins forte pour certaines catégories de la population, entre autres pour ceux qui se déplacent peu. Elle est aussi souvent refusée voire niée, notamment par les élus communaux, qui en prennent pour preuve le développement de la vie associative. En fait, l'évolution de celle-ci est très inégale, beaucoup d'associations ont une activité très épisodique et leur taux de mortalité est très important. Toutefois, il est vrai que l'on assiste dans certains quartiers à une dynamique associative locale, en particulier pour l'organisation de loisirs et pour la défense d'intérêts locaux. Mais cette vitalité associative, très relative, et aussi le symptôme de la disparition des relations sociales de proximité largement informelles qui existaient autrefois et que les associations s'efforcent aujourd'hui de compenser.
[1] Processus qui selon l'auteur fait suite à la métropolisation, en s'inscrivant dans une mutation dépendante de l'économie et qui donne naissance à un nouveau mode d'occupation des sols (aires urbaines de plus en peu peuplées, mais aussi de plus en plus distendues, hétérogènes et multipolaires.