C'est seulement aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne que la hausse de l'inégalité depuis 1980 est importante, même si des tendances dans ce sens s'esquissent ailleurs. D'autre part cette hausse est nettement plus marquée pour la distribution des revenus disponibles des ménages que pour les revenus des actifs (avant impôt).
En Grande-Bretagne, le coefficient de Gini pour la distribution des salaires par semaine s'est élevé de 0,23 à 0,28 entre 1977 et 1990. Aux Etats-Unis la hausse pour la distribution des salaires masculins par semaine est moins nette, de 0,38 à 0,42 (entre 1977 et 1987). D'autre part celle-ci devient négligeable si l'on se réfère au salaire par an au lieu du salaire par semaine. Il reste qu'une hausse des écarts de salaire en fonction de la qualification paraît certaine dans ces deux pays. On s'est évidemment interrogé sur les raisons de ce phénomène. Plusieurs facteurs ont joué un rôle semble-t-il:
Comme on le voit les facteurs économiques dominent dans ce tableau. Il en va autrement si l'on considère la hausse de l'inégalité de revenu disponible entre les ménages. Le point le plus important est son ampleur. Ainsi, en Grande-Bretagne, le coefficient de Gini s'est élevé de 0,27 à 0,35 entre 1977 et 1988, la part du 5c quintile de 36 % à 42 %. Aux États-Unis le rapport entre le revenu moyen du 90e centile et celui du 10e centile a progressé de 5,6 à presque 8. Dans les deux -pays, la baisse des indicateurs d'inégalité entre 1938 et 1970 a été annulée en totalité et l'on retrouve aujourd'hui les chiffres d'avant-guerre. Toutefois les autres pays industrialisés paraissent avoir évité un phénomène aussi ample au cours des années 1980. On constate que les indicateurs d'inégalité y sont stables depuis 1975 environ, avec exceptionnellement de faibles hausses.
Certes l'accroissement des inégalités des salaires a contribué à ce phénomène en Grande-Bretagne et aux États-Unis. Mais d'autres facteurs, politiques ou sociaux, ont joué un rôle plus important. D'abord dans les deux pays la fiscalité directe sur les hauts revenus a été nettement allégée et, en même temps, on a diminué les transferts aux ménages classés dans le 1er, quintile, à l'initiative de Mme Thatcher et de R. Reagan. Ensuite, la déstructuration familiale, en multipliant les familles monoparentales et le nombre de personnes vivant seules, a nettement accru les inégalités de revenu.
Ceci s'explique aisément : dans la plupart des cas, il s'agit d'un divorce au détriment de la mère et des enfants puisque le chef de famille les abandonne et conserve la majeure partie de son revenu (sinon la totalité, lorsqu'il refuse de verser des pensions alimentaires). Ainsi aux États-Unis, l'augmentation d'un indicateur d'inégalité (la variance du logarithme du revenu disponible par personne) aurait été réduite d'un tiers si les structures familiales n'avaient pas changé de 1967 à 1987. Comme cette augmentation aurait été également diminuée d'un tiers si la même politique redistributive de l'Etat avait été poursuivie après 1980, on voit que ce sont les facteurs sociaux et politiques qui ont joué un rôle déterminant. On comprend pourquoi d'autres pays industrialisés n'ont pas connu cet accroissement des inégalités: d'une part les gouvernements n'ont pas changé de politique en matière d'impôts sur les hauts revenus et de transferts, d'autre part le processus de déstructuration familiale y est inconnu - c'est le cas du Japon - ou marginal - c'est le cas de l'Europe du Sud (Espagne, Portugal et Italie).