La divergence atlantique (I):Les faits stylisés

Après une longue période de rattrapage des niveaux de vie américains par les Européens, le mouvement s'est progressivement ralenti, voire retourné. Alors que, à la fin des années 1970, la prolongation des tendances donnait l'Europe en tête des niveaux de vie par tête à la charnière du XXI° siècle, les Etats-Unis ont connu un renouveau économique, particulièrement durant les années 1990. A priori, rien ne permet de comprendre pourquoi l'Europe n'a pas suivi le mouvement. Il faut donc regarder les faits avant de les interpréter.

Thème : Politiques économiques
Mise en ligne : 25/08/2005

Dossier réalisé par Matthieu Mucherie

 

"On parle de boom en Europe quand le taux de chômage n'augmente pas deux années de suite…"
Paul Krugman



Introduction

Alors qu'une loupe grossissante est nécessaire pour parler des différences de revenus par tête entre la France, l'Allemagne réunifiée, l'Italie et le Royaume-Uni, le contraste avec les Etats-Unis, lui, se voit à l'œil nu : les américains sont 30% à 40% plus riches que les pays européens en termes de PIB par habitant (Document 1) ; c'est plus que l'écart qui sépare un pays comme la France d'un pays comme le Portugal, et trois fois plus que l'écart qui sépare la France de la Suisse. Cela résulte d'une croissance européenne inférieure à la croissance américaine depuis plus de 20 ans. L'Europe n'a pas accompagné pleinement les Etats-Unis à la hausse à la fin des années 1990, mais les a pleinement accompagnés à la baisse en 2001-2002 ; toujours peu autonome, sa croissance monte et descend au gré du vent d'ouest.

Quatre problèmes se posent :

1/ Jusqu'au début des années 1980, il y a eu rattrapage. Pourquoi le mouvement s'est-il arrêté, alors qu'il n'était pas encore arrivé à destination ?,

2/ Le décrochage s'accentue depuis 1993-1995, ce que les théories économiques (et en particulier le modèle de croissance de Solow) expliquent mal ; de plus, le décrochage semble devoir continuer à l'horizon de la prévision : pour 2005, la plupart des prévisionnistes tablent sur une croissance de 1,7% dans la zone euro, contre 3% aux Etats-Unis,

3/ "Tout ça pour ça" : le contraste est saisissant entre l'effervescence institutionnelle européenne, ses initiatives majeures (le Marché Unique, l'Union Monétaire, l'élargissement à l'Est) et l'incapacité à générer une croissance plus forte et des emplois plus nombreux.

4/ Sans croissance, il est délicat de financer les énormes systèmes sociaux dont s'enorgueillissent les européens, surtout dans un contexte de vieillissement démographique : c'est la croissance qui a permis l'Etat Providence, et non l'inverse.

Par rapport aux Etats-Unis, l'Europe ne tient plus son rang : sur le niveau de la croissance, sur son caractère stable et durable, sur son contenu en emplois.

Divergence atlantique, divergences européennes

Ce n'est pas la performance américaine qui est exceptionnelle, c'est celle de l'Europe qui est médiocre

Des auteurs comme Victor Zarnowitz (1999, 2000) ont montré que le cycle américain des années 1990 n'a rien eu d'exceptionnel. Le PIB global des Etats-Unis a augmenté de 36,6% entre 1991 et 1999, mais de 48,2% entre 1961 et 1969 ; quant à l'emploi, il a augmenté de 19,4% entre 1991 et 1999, mais de 23,8% entre 1982 et 1990, et de 32,6% entre 1961 et 1969. Depuis 2000, les performances sont un peu plus faibles, du fait d'une croissance quasi-nulle en 2001 (effet de richesse négatif suite au krach boursier, choc du 11 septembre…), hésitante en 2002-2003, et globalement assez pauvre en création d'emplois avant le regain de 2004. Au total, la croissance US est parfaitement stable : 3,2% de croissance annuelle du PIB en moyenne dans les années 1970, 1980 et 1990, et se monte à environ 2,8% sur 2000-2005. La croissance de l'Europe des 15 est, elle, parfaitement déclinante : 3,5% dans les années 1970, 2,5% dans les années 1980, 1,8% dans les années 1990 et 1,5% environ sur 2000-2005. Et il vaut mieux ne pas parler des créations d'emplois sur le vieux continent, à peines positives (un demi point de pourcentage tous les ans en moyenne depuis 1973, soit trois fois moins qu'aux Etats-Unis).

On voit donc que le problème de l'écart économique transatlantique n'est pas dû à une "excellence américaine" mais à une contre-performance majeure (et de plus en plus marquée) de l'Europe : le "miracle" américain, c'est la fable du borgne au pays des aveugles. Dans la théorie de la croissance, "l'âge d'or" (Phelps, 1961) correspond à quelque chose de très précis et les Etats-Unis de 2005 en sont assez éloignés. Phelps se demandait : existe-t-il un taux d'épargne national qui permette de maximiser la consommation par habitant de façon équivalente pour toutes les générations ? La réponse est oui : c'est le taux d'épargne de la "règle d'or", que l'on atteint lorsque le taux d'intérêt réel (un proxy de la productivité marginale du capital) est égal au taux de croissance potentiel (soit le taux de croissance de la population plus celui de la productivité globale des facteurs – PGF). Or, de toute évidence, les taux réels à long terme (environ 5% dans les années 2000) sont supérieurs au taux de croissance potentiel de l'économie américaine (environ 3%). Certes, la règle d'or doit être modifiée par l'intégration d'un taux de préférence sociale pour le présent car elle ne prend pas en compte la transition vers "l'âge d'or", mais il est peu probable que ce taux atteigne 2 points de pourcentage. On peut se rabattre alors sur une version moins restrictive de l'âge d'or, qui aurait pour caractéristiques le plein emploi, la stabilité de l'inflation à un faible niveau, l'absence de fortes fluctuations économiques et une forte croissance du progrès technique. L'économie américaine semble remplir ces critères un peu plus arbitraires, mais pas depuis suffisamment longtemps pour permettre de trancher. Au total, si on juge qu'elle se porte plutôt bien, c'est davantage en raison de comparaisons dans l'espace et dans le temps qu'en raison de critères issus de la science économique.

On l'a dit, le taux de croissance potentiel tient compte du taux de croissance de la population. Or, le dynamisme démographique d'une part, le volume des heures travaillées d'autre part, plaident en faveur des Américains. Celles-ci ont augmenté au rythme de 2% par an en moyenne sur la période 1996-2001 (contre 1,2% sur 1982-1995), alors qu'elles connaissent en zone euro une évolution moins favorable (1,7% par an sur 1996-2001, contre 2,5% par an sur 1982-1995).

Dans ce décrochage entre les Etats-Unis et l'Europe, on repère historiquement 3 césures (Document 2) :

1973 – La période de rattrapage se termine. Les deux ensembles vont progressivement diverger en ne répondant pas de la même manière à la crise du fordisme et aux chocs pétroliers.

1983 – Le décrochage de l'Europe commence, alors qu'en France le revenu par tête atteint 84% du revenu US, et en RFA près de 90%.

1993-1995 – Les performances européennes se dégradent encore tandis que les gains de productivité s'accélèrent nettement aux Etats-unis.

Depuis 1993, l'écart de croissance entre les deux zones est supérieur à un point par an en moyenne (Document 3) : rien de ce qui a été fait en Europe (marché unique, monnaie unique) n'a réussi à relever un potentiel de croissance que l'OCDE évalue à 2% par an, alors que les Etats-Unis caracolent à plus de 3%, en dépit de leur avance initiale en terme de revenu par tête. C'est beaucoup, cela s'accentue et (hormis le facteur démographique) cela s'explique difficilement.

Les écarts de performance intra-européens sont significatifs et posent question

Depuis toujours, l'Europe est un magma de puissances contrastées. On ne compte plus les oppositions possibles entre modèles économiques ou entre pays : Est/Ouest, petits pays/grands pays (Document 4), pays du Nord/pays latins, Europe "rhénane" versus pays inspirés du "modèle anglo-saxon", Lotharingie ou "banane bleue" versus périphérie, etc. Les histoires économiques sont très différentes entre les grands pays et il ne faut pas oublier l'hétérogénéité interne (à l'intérieur des Etats, entre les régions), particulièrement marquée dans des pays comme l'Italie, l'Allemagne ou l'Espagne.

1/ Hétérogénéité entre Etats

Pas de fatalité (Document 5). : sur l'ensemble de la décennie 1990, de nombreux pays européens ont fait au moins aussi bien que les Etats-Unis en terme de croissance (Espagne, Portugal, Pays-Bas, Luxembourg, Norvège, Finlande), et l'Irlande a connu l'extraordinaire succès que l'on sait, digne d'un pays émergent du Sud-Est de l'Asie (grâce en particulier aux IDE américains !). Pour inquiétant qu'il soit, le tableau n'est donc pas uniformément sombre. Ce sont principalement trois grands pays, l'Allemagne, la France et l'Italie, qui semblent incapables de mettre en œuvre les réformes qui ont déjà re-dynamisé leurs partenaires. Si on peut pardonner à l'Allemagne (intégrer subitement 18 millions de compatriotes de l'Est n'est pas chose facile), l'Italie et la France méritent moins d'indulgence. Dans cette Europe à deux vitesses, on aimerait que les pays qui ont réussi à se réformer bousculent les autres, mais hélas ce sont plutôt les retardataires qui propagent leurs mauvaises pratiques.

2/ Quelques parcours nationaux permettent de saisir l'hétérogénéité des préférences en Europe

a/ Le problème de fond de l'Allemagne, c'est la surévaluation réelle

En 2003, l'excès des coûts de production en Allemagne dépassait encore 30% par rapport aux autres pays de la zone euro, d'où l'écrasement des marges bénéficiaires, les pertes d'emplois, les délocalisations. De plus, le rattrapage de cet excès ne se fait qu'au rythme de 1,5 à 2 points de pourcentage par an depuis quelques années : l'emploi et le pouvoir d'achat devraient donc être encore continûment déprimés à court et moyen terme. Les syndicats pèsent sur les conditions de travail, et ont contribué à créer un marché du travail très rigide (durée du travail basse, âge du départ à la retraite précoce, conditions d'emploi rigoureusement encadrées et protection des chômeurs à la source de trappes à chômage). Le système de protection sociale "du berceau au tombeau" est coûteux pour les finances publiques, tout comme la réunification, qui a été (sur un plan économique) menée en dépit du bon sens (Document 6). L'ancienne locomotive de l'Europe est désormais essoufflée. Le programme "Agenda 2010" reconnaît le besoin de réformes mais les syndicats défendent bien leurs rentes de sorte que les mesures adoptées à ce jour (les 4 lois Hartz en particulier) sont modestes. Elles réduisent un peu la générosité des allocations de chômage, assouplissent le droit de licencier et permettent un usage moins restrictif des CDD.

b/ La France tient beaucoup à son "exception", dont le contenu économique est bien connu (cf. Wyplosz, 2004) : une vision politisée de la vie des affaires, et un comportement collectif pernicieux (refus de s'en remettre à la négociation pour régler les différends entre employés et employeurs, préférence pour le rapport de force). La croyance dans le volontarisme économique affecte les performances du pays, mais de façon asymétrique : si le secteur privé français est souvent compétitif, même s'il n'est plus guère créateur d'emplois dans sa composante "grandes entreprises", le problème vient de la sous-productivité du vaste secteur public et parapublic (un emploi sur quatre), beaucoup moins poussé à se réformer. Difficile d'ignorer la mauvaise performance de la France : le nombre total d'emplois dans le secteur marchand a très peu progressé depuis 1973, cependant que le poids de la dette publique dans le PIB quadruplait. L'exception a un prix, et il est de plus en plus lourd.

c/ Le Royaume-Uni était jadis plus réglementé que la France, mais il est aujourd'hui un phare pour les réformateurs européens. Les réformes pro-marchés menées à la hussarde par Margaret Thatcher n'ont épargné aucun segment de l'économie et ont été poursuivies par les gouvernements suivants. Depuis 1997, le chômage est stable autour de 5% et la croissance stable autour de 2,7% par an. Ayant abandonné sa prédilection pour l'interventionnisme, la Grande-Bretagne ne veut surtout pas faire marche arrière. C'est pourquoi elle s'oppose avec vigueur aux efforts de centralisation ou d'harmonisation en Europe : elle y voit une tentative de collusion franco-allemande en vue d'une contamination des rigidités. Elle les accuse implicitement de mettre en place une "stratégie d'Etat-Léviathan" (c'est souvent ainsi que, dans les débats sur la fiscalité en Europe, les partisans de la concurrence dénoncent ceux favorables à l'harmonisation, en référence à Hobbes) : retrouver de la compétitivité au sein du Marché unique en poussant les partenaires à adopter les sources d'inefficacités plutôt qu'en s'attaquant aux blocages internes.

3/ Hétérogénéité interne

Souvent la culture européenne a jailli de microcosmes locaux, sans être passée par le filtre de l'Etat national ou d'une capitale : Goethe à Weimar, Titien à Venise, Vermeer à Delft… de même, les bonnes pratiques économiques émergent dans les régions, cependant que les nations piétinent du fait des aides aux divers Mezzogiorno : la Catalogne, la Bavière, la Lombardie, l'Alsace et la Franche-Comté, la partie flamande de la Belgique et l'Ecosse sont des lieux où la croissance est dynamique, plus parfois que dans les Etats américains, mais ces régions doivent supporter le Sud de l'Italie, la RDA, la Wallonie, la France rurale, les DOM-TOM, l'Andalousie. La solidarité régionale "coûte que coûte", via les contribuables nationaux et les fonds communautaires (PAC, fonds structurels), a été poussée très loin en Europe. A noter que les écarts de revenus par tête et les écarts de taux de chômage entre régions sont environ 3 fois plus importants en Europe qu'aux Etats-Unis, alors que c'est l'inverse pour la mobilité du travail, 3 fois moins importante en Europe.

Au total, devant une aussi grande diversité de performances et une telle pluralité de modèles, il apparaît sage de ne pas mettre tous les pays et toutes les régions européens "dans le même sac". Si nous l'oublions souvent, y compris dans cette étude, par commodité de langage et parce que les niveaux de vie diffèrent nettement de part et d'autre de l'Atlantique (Document 7), nous ne devons pas perdre de vue que les moyennes n'ont pas beaucoup de sens en Europe, en particulier sur les questions d'emplois.

Convergence des stabilités macroéconomiques entre les Etats-Unis et l'Europe

Passé l'épisode des années soixante-dix, la volatilité de la croissance s'est sensiblement réduite aux Etats-Unis, sans coût apparent pour la performance moyenne, tandis qu'en Europe la performance moyenne s'est dégradée sans bénéfice apparent en termes de stabilité (Document 8). Le rapport Sapir (2003) est très clair sur ce point : alors que dans les années soixante l'Europe bénéficiait à la fois d'une croissance plus forte et d'une stabilité plus grande, elle a fait moins bien sur les deux tableaux depuis les années quatre-vingt-dix.

Le constat : un retournement de tendance…

La notion d'instabilité recouvre deux dimensions :

a/ l'amplitude de l'instabilité : une économie connaît des à-coups l'écartant plus ou moins fortement de son potentiel,

b/ la durée de l'instabilité : plus ces à-coups mettent du temps à se résorber, plus l'économie accumule des déséquilibres. Par exemple, une personne écartée de l'emploi suite à un choc d'offre ou de demande durable risque de perdre une partie de son capital humain et d'éprouver les pires difficultés à revenir à son poste.

Depuis 1991, l'amplitude des cycles a été plus faible en Zone euro qu'aux Etats-Unis, mais cette amplitude se réduit régulièrement aux États-Unis, beaucoup moins dans la Zone euro. La durée des cycles est du même ordre de grandeur, mais cette durée s'accroît en Zone euro depuis 20 ans alors qu'elle se réduit aux Etats-Unis (cf. Direction de la prévision, 2005). Au total, la stabilité de l'économie américaine s'est nettement améliorée (baisse de l'amplitude des cycles) contrairement à celle de la Zone euro (allongement de la durée des cycles). L'économie américaine est devenue à la fois plus dynamique et plus résiliente que l'économie européenne, le terme de "résilience" ayant été adopté pour désigner la capacité à revenir rapidement vers l'équilibre après un choc adverse. Mais, là encore, il faut tenir compte de l'hétérogénéité. Le Royaume-Uni a beaucoup mieux réussi à se prémunir du ralentissement mondial que l'Europe continentale, où le soutien budgétaire a été plus faible (en lien avec des finances publiques moins saines qu'outre Manche) et le soutien monétaire moins efficace (mais il est vrai que les sujets de sa Gracieuse Majesté ont gardé leur indépendance monétaire).

Le seul point qui permet à l'Europe de sauver l'honneur est la maîtrise de l'inflation (Document 9), où elle fait globalement jeu égal avec les Etats-Unis. Comme nous l'avons vu lors du dossier de politique monétaire (disponible sur ce site), les européens bénéficient de hausses des prix très modérées depuis plus de 20 ans, en lien avec les efforts monétaires engagés depuis le début des années 1980 et approfondis par la création de l'euro ; il est vrai, toutefois, qu'il est plus facile de maîtriser l'inflation lorsque la croissance économique est molle...

Causes et conséquences d'une croissance plus stable

a/ Causes : la cause principale de la stabilité de la croissance revient à une
meilleure stabilisation macroéconomique grâce, tout particulièrement, à la politique monétaire ; c'est du moins la conclusion à laquelle parvient Mankiw (2001). Stock et Watson (2002) estiment quant à eux que les réactions plus agressives de la Fed à l'inflation depuis le début des années 1980 ont contribuées à hauteur de 20-30% au déclin de la volatilité du produit ; le mouvement de tertiarisation (les services sont bien moins volatiles que l'industrie) et surtout l'amélioration continue de la gestion des stocks par les entreprises (facilitée par les NTIC) ont joué un rôle presque aussi important. Au total, on assiste, en quelque sorte, à une revanche des politiques conjoncturelles. Néanmoins, leur efficacité est sans doute conditionnée par la réussite des politiques structurelles antérieures et, en particulier, des réformes qui ont touché les marchés du travail. Les pays qui en bénéficient, comme le Royaume-Uni, sont eux qui connaissent la croissance la plus riche en emploi.

b/ Conséquences : Si les avantages d'une croissance plus forte sont évidents, une croissance plus stable, interrompue par des périodes récessives plus courtes et moins prononcées qu'autrefois, présente également des avantages : elle est synonyme d'une plus grande sécurité de l'emploi (au bénéfice des populations les plus fragiles), de moindres incertitudes sur l'avenir (au bénéfice de l'épargne et de l'investissement, et donc de la croissance potentielle) et de moindres primes de risques. Dans la plupart des modèles (à l'exception de ceux des cycles d'affaires réels, pour qui les fluctuations constituent la réponse optimale de l'économie à des chocs sur l'offre), les fluctuations cycliques se traduisent par des pertes en bien-être pour les consommateurs et peuvent affecter aussi bien l'investissement (cf. le modèle d'investissement en incertitude de Dixit et Pindick, 1994), que les finances publiques ou l'emploi (chômage de réallocation, hystérésis). Chatterjee (2001) montre qu'il est très délicat d'estimer la valeur que les agents économiques accordent à la réduction de ce type d'incertitude, tant il est vrai que l'aversion au risque de même que les dispositifs privés et publics d'assurance varient considérablement, mais qu'en moyenne une personne est disposée à dépenser, aux Etats-Unis, près de 1400 dollars par an pour éliminer la probabilité de traverser un épisode comparable à la Grande Dépression. Selon d'autres études, la volatilité de l'activité peut conduire à une augmentation de l'amplitude des fluctuations entourant la consommation, augmentation associée à des coûts en bien-être significatifs, jusqu'à 8% de la consommation au cours du cycle de vie (voir Barlevy, 2004).La question de la "qualité de la croissance"

La croissance, c'est bien, et la croissance stable, c'est très bien. Mais si, en plus, la croissance repose sur le progrès technique et les gains de productivité plutôt que sur l'accumulation du travail et du capital, c'est mieux, car elle sera plus durable. Si, pour terminer, elle permet un haut niveau d'emploi, et si elle profite au plus grand nombre, c'est l'idéal. L'UE en est loin et s'en éloigne, les USA en sont proches et s'en rapprochent.

1/ Que la productivité soit jugée trop faible en Europe peut paraître surprenant, au regard des statistiques de productivité horaire disponibles pour la France, l'Italie ou l'Allemagne (écarts d'à peine 10% avec les Etats-Unis). Mais il faut lever un malentendu, ces statistiques sont trop flatteuses : elles devraient être corrigées pour prendre en compte le fait qu'en Europe beaucoup de travailleurs peu qualifiés ont été écartés des marchés du travail (du fait des salaires minimum, des charges sociales, etc.) et ne sont par conséquent pas présents dans les statistiques de productivité. La bonne mesure de l'efficacité d'une économie n'est pas la productivité de ceux qui ont conservé un emploi, mais ce que serait la productivité dans une situation où tous ceux qui ont été exclus de l'emploi y seraient réintégrés.

Surtout, il faut se pencher sur la dynamique du phénomène, sur la tendance (Document 10). Depuis le milieu des années quatre-vingt-dix, la productivité du travail a accéléré nettement aux Etats-Unis et ralenti sensiblement en Europe. Les gains de productivité US ont décollé à partir de 1995 et ont accéléré encore en phase basse du cycle (2001-2003), de sorte que même les observateurs les plus sceptiques de la "nouvelle économie", comme Robert Gordon, qui voyaient dans ce regain soit une illusion statistique soit l'effet de facteurs cycliques (la "bulle Internet"…), ont dû reconnaître leurs erreurs. De plus, ils ont aussi dû reconnaître que les écarts n'étaient pas uniquement localisés dans les secteurs producteurs de NTIC, comme le secteur informatique. Les études du cabinet McKinsey (2001 pour les États-Unis, 2002 pour une comparaison France/Allemagne/États-Unis) arrivent à la conclusion (partagée par beaucoup d'autres études, comme Triplett et Bosworth, 2002) que le renouveau de la productivité américaine doit énormément aux NTIC dans trois secteurs clés utilisateurs de NTIC : le commerce de détail, le commerce de gros et les titres financiers. C'est "l'effet Wal-Mart".

Par contre, la productivité est moins dynamique que par le passé dans de nombreux pays de l'UE qui tentent depuis les années 1990 d'enrichir le contenu en emplois de leur croissance. Et, dans les secteurs susmentionnés, on observe un écart important avec les performances américaines, un écart que les statistiques minimisent assez fortement (Document 11).

2/ Les données empiriques confirment que la croissance de l'Europe et celle des Etats-Unis ne reposent pas sur les mêmes bases et que les gains de productivité n'ont pas la même origine. Les travaux des économistes de l'OCDE (par exemple, Nicoletti et Scarpetta, 2003) montrent qu'en comparaison des Etats-Unis les gains de productivité européens reposent sur les progrès dans la substitution capital-travail effectués au sein des firmes existantes, et non sur la "destruction créatrice" (entrée de nouvelles entreprises porteuses d'innovations techniques et organisationnelles) ; c'est en cela qu'on peut opposer un régime d'innovation et un régime d'imitation ou de rattrapage. Le processus schumpetérien de sélection et de développement qui est à l'œuvre dans l'économie américaine ne semble donc pas se manifester en Europe : l'entrée de nouvelles firmes et la sortie des firmes existantes y affectent très peu l'évolution de la productivité ; les firmes qui se créent grandissent moins vite ; leurs effectifs augmentent typiquement d'un tiers en quatre ans, au lieu d'un doublement aux Etats-Unis (Document 12).

3/ Le contenu en emplois de la croissance diffère sensiblement. Les causes en sont connues depuis longtemps (voir par exemple FMI, 1999, et BCE, 2002). Les Etats-Unis ont été en mesure de translater la courbe décrivant le trade-off productivité-emploi dans le sens de l'amélioration globale de leurs performances, pas les Européens. Jusqu'en 1973, le taux de chômage était plus élevé aux USA qu'en Europe de l'Ouest ; mais à chaque crise depuis 30 ans les Américains résorbent plus rapidement la brusque flambée du chômage, grâce à un marché du travail flexible, tandis qu'en Europe le chômage est depuis longtemps structurel (Document 13). La grande "liquidité" du marché du travail américain (le nombre des offres d'emploi et celui des demandes d'emploi sont à tout moment très élevés pour toutes les qualifications) contribue à favoriser l'expérimentation et la sélection des meilleures entreprises et des meilleures technologies.

4/ Reste enfin la question de la"répartition des fruits de la croissance". On entend souvent, dans certains pays du cœur de la zone euro un discours qui se veut rassurant et qui peut être résumé de la sorte : "Certes, nous obtenons moins de croissance et moins d'emplois que les américains, mais nous obtenons de meilleurs résultats sur le front "social", où nous investissons davantage de moyen". En d'autres termes, les performances économiques médiocres pourraient être compensées par des performances "sociales" supérieures (moins de "travailleurs pauvres", par exemple). Un tel discours doit être fortement relativisé. D'abord, sur le fond, parce qu'il est peu probable qu'un trade off existe à moyen terme : il est généralement préférable, quand on est une personne démunie, de vivre dans une économie en forte croissance, offrant de nombreuses opportunités. Ensuite, empiriquement, parce que les performances sociales américaines ne sont plus celles des années 1970 ou 1980 (en particulier pour les minorités) et que les budgets sociaux américains sont loin d'être négligeables (Document 14). Enfin, parce que les indicateurs sont loin d'être harmonisés de part et d'autre de l'Atlantique ; il est ainsi de bon ton, en Europe, de dénoncer les 12% de ménages américains en dessous du seuil de pauvreté : mais sait-on que près du tiers des ménages suédois ou français appartiendraient à cette catégorie si l'on retenait, dans ces pays, la définition américaine de la pauvreté ? (pour des approfondissements, voir Scott L. Baier, Gerald P. Dwyer Jr. et Robert Tamura (2003), voir Douglas J. Besharov et Peter Germanis (2004), et voir Robert E. Rector et Kirk A. Johnson, 2004).

Conclusion

1/ Le monde est cruel : la croissance américaine est plus forte, de meilleure qualité et désormais aussi stable que la croissance européenne. Jusqu'au début des années 1990, il était de bon ton de présenter les multiples défauts du modèle anglo-saxon et/ou américain face à une Europe rhénane ou franco-allemande productive et pleine d'avenir ("Le maître des horloges", de Philippe Delmas, "Capitalisme contre capitalisme", de Michel Albert…). Cette petite musique rassurante a été systématiquement invalidée par les faits depuis 1993-1995.

2/ Il est possible que les chiffres officiels soient encore trop gentils pour les européens. En effet, les statisticiens comptabilisent mal les services (Document 11), l'économie immatérielle et les investissements intangibles (cf. les travaux de Leonard Nakamura, 2001 ; pour une approche plus microéconomique, voir Baruch Lev, 2004) : des domaines où, incontestablement, les Etats-Unis sont nettement en avance par rapport à l'Europe (par exemple : plus grande part de la R&D, des logiciels et de la publicité dans le PIB…). Par ailleurs, on sait depuis les travaux de la commission Boskin, en 1996, que l'inflation tend à être surestimée aux Etats-Unis, et par conséquent que la croissance réelle y est sous-estimée, probablement plus qu'en Europe ; de sorte qu'au final la performance de l'économie américaine est peut-être minorée comparativement à celle de l'économie européenne. Enfin, les performances européennes sont, par rapport à celles des Etats-Unis, provisoirement dopées par des dépenses publiques et des dettes publiques qui, depuis 30 ans, ont connu une évolution très dynamique et qui à l'avenir ne pourront continuer sur le même trend.

3/ Un fait stylisé "dérangeant" : les pays qui ont enregistré les taux de croissance les plus élevés ces dernières années sont ceux qui n'ont pas joué le jeu des institutions de l'UEM (Royaume-Uni, Suède) ou ont adopté des stratégies déviantes, non coopératives vis-à-vis de l'UE (l'Irlande et sa fiscalité…). Plus l'on s'écarte du "modèle" prôné par l'axe "moteur" franco-allemand et plus la croissance et l'emploi sont au rendez-vous ; que l'on ne s'étonne pas ensuite de voir une crise du leadership au sein de l'Union européenne.  

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