Accumulation du capital, progrès technique et croissance

3. L'investissement dépend de la rentabilité et du taux d'intérêt

3.3. L'investissement dépend de la rentabilité financière

Documents associés - Illlustrations

La dissociation des fonctions d'entrepreneur et de capitaliste


Fontvieille, Louis (1976), "Evolution et croissance de l’Etat français, 1815-1969", Cahiers de l’ISMEA, série AF, n°13, p. 1700-1702


La dissociation des fonctions d'entrepreneur et de capitaliste qui s'amorce avec la phase de difficultés économiques 1820-1847, va permettre le développement d'une autre forme de dévalorisation, déjà signalée par Marx, qui consiste à ne verser qu'un taux de profit réduit à la généralité des actionnaires tandis que les fractions dominantes du capital trouvent dans la gestion des entreprises des sources de profits plus élevés. Le capitalisme du début du XIXe siècle se caractérisait par la mise en valeur directe du capital par son propriétaire. Avec le progrès technique, cependant, les petites fractions de capital se révèlent de moins en moins adaptées à la mise en valeur des nouvelles techniques de production qui nécessitaient des capitaux de plus en plus importants. La suraccumulation de capital sous cette forme fut certainement une des causes essentielles des difficultés économiques des années 1820-1850. Le développement des sociétés par action et du crédit va permettre de réintroduire ces capitaux stériles dans le circuit de production. D'après Henri Sée le portefeuille de valeurs françaises passe de 6,6 milliards en 1852 à près de 21 milliards en 1869. De telles sociétés, capables de mettre en œuvre les techniques de production les plus modernes, bénéficient provisoirement d'une rente de productivité. Mais surtout, le système des actions permet de rémunérer le capital qu'elles représentent sur une base plus proche du taux d'intérêts que du taux de profit. La fraction du capital qui a la maîtrise réelle du processus de mise en valeur trouve toujours des solutions lui permettant de s'approprier une part plus importante des profits. La constitution des Sociétés de chemins de fer au milieu du siècle dernier en donne un exemple que souligne L. Girard quand il indique qu'"en effet les fondateurs et les premiers détenteurs se défont très vite, avec de substantiels bénéfices appelés primes, d'actions sur lesquelles ils n'ont en général effectué qu'un ou deux versements de fonds" 1.

L'utilisation du crédit à long terme et l'émission d'obligations va dans le même sens. La remarque d'Octave Noël ne laisse aucun doute à ce sujet quand il dit :

"A partir de 1852, les concessions se multipliant et les capitaux nécessaires à la construction des chemins décrétés d'utilité publique devenant plus importants, on pensa qu'il était légitime que les sociétés adjudicataires puissent se créer par l'emprunt une partie du capital indispensable à l'exécution des travaux, afin de laisser au capital-actions une part plus considérable des bénéfices qui dépasseraient l'intérêt du capital engagé."2

Il apparaît donc que le développement de l'économie capitaliste à partir du milieu du XIXe siècle s'appuie sur une division du capital dont une fraction est mise en valeur à un taux réduit – c'est-à-dire partiellement dévalorisée – tandis que l'autre s'approprie une part plus importante de la plus-value produite, bénéficiant ainsi d'un taux de profit plus élevé. Cependant, pour maintenir durablement ce taux de profit élevé, il faudrait que l'équilibre entre les deux fractions du capital reste inchangé. En termes d'accumulation, une telle proposition entre en contradiction avec le maintien de l'écart entre les taux de profit. Nous avons là un des éléments explicatifs du perfectionnement des techniques de mobilisation de l'épargne et même du développement de l'inflation. La rapide accumulation que permet le taux de profit élevé de la fraction dominante du capital appelle nécessairement la mobilisation de l'épargne puis sa destruction par l'inflation. Il n'y a plus, alors, d'autre issue qu'un nouveau partage du capital. Les limites de ce processus de dévalorisation découlent de ce qu'il a nécessairement tendance à s'attaquer à la fraction dominante du capital.

  1L. Girard, La politique des travaux publics du Second Empire, A. Colin, 1952, p. 5
  2L. Say, Dictionnaire des finances, col. 1, article sur les chemins de fer, d'Octave Noël