Pour l'auteur, le désir d'émancipation de l'individu survenu avec le processus de démocratisation de la famille, s'il est un élément positif d'épanouissement personnel, se heurte au risque de disparition de la famille comme institution protectrice et préservatrice du Bien Commun. En effet, de cette fonction stratégique que la famille devrait assumer par rapport à la société, découle logiquement la volonté s'exprimant au sein de cette dernière d'instaurer un contrôle étroit des modes de constitution et de fonctionnement de l'univers privé des individus parce que tout ce qui concerne la famille participe finalement de l'ordre social et de l'ordre du monde. Ce contrôle est incompatible avec l'avènement de l'individualisme.
"Les transformations de la famille sont intervenues dans un contexte où, même si elle est soumise à des redéfinitions, la culture du welfare représente un acquis qu'il est difficile de remettre en question ( …). C'est pourquoi une exigence de gestion publique des risques sociaux s'est manifestée avec de plus en plus d'insistance en relation, d'une part avec un retour de la question sociale auquel les pays européens se trouvent confrontés, d'autre part avec l'accroissement des " risques familiaux ", résultant de la " détraditionnalisation " de la famille, en relation éventuellement avec l'accroissement des risques sociaux.
Si l'exigence de gestion publique des risques sociaux est toujours aussi présente, elle l'est de plus en plus en référence à ce croisement des risques sociaux avec les risques familiaux. Ce croisement se manifeste par ces interrelations fortes observées entre le rejet du monde du travail et les difficultés relationnelles, y compris dans la sphère familiale. Il résulte également du fait que la démocratisation de la vie personnelle avec l'autonomisation des individus qu'elle suppose n'est pas accessible de façon égale pour tous. Il existe en fait une inégalité des ressources permettant de s'inscrire dans cette évolution de la constitution et du fonctionnement de la sphère privée de telle sorte qu'on observe une répartition très inégale des risques que fait peser cette autonomisation : suivant la classe sociale, la classe d'âge ou le genre.
Le rejet de la référence institutionnelle et la recherche d'un modèle qui laisse le champ libre aux choix individuels, à la négociation et à l'idéal de l'amour conjugal a manifestement un coût : la fragilisation de l'équipe conjugale et le renforcement des inégalités sociales, puisque les effets de la désunion ne sont pas également répartis dans la société.
(…)
Comme l'écrit Franz Schultheis : " Ce qui se donne d'un côté comme une protection légale des aspirations et des libertés individuelles - tel que le droit du divorce libéralisé - se transforme facilement, de l'autre côté, en "risque" dont l'ampleur varie suivant le sexe, la situation familiale ou encore le statut socio-économique des personnes concernées. Autrement dit, par l'intermédiaire des transformations du droit civil de la famille, l'Etat de droit contribue - soit consciemment ou inconsciemment, soit délibérément ou malgré lui - à la constitution de risques familiaux et de catégories sociales payant le prix de l'égalité et de la liberté individuelles formelles ".
La situation des familles monoparentales est illustrative de ce processus. Ces familles sont précisément celles que l'on désigne comme étant exposées aux " risques familiaux ". En effet, composées principalement de femmes seules en charge d'enfants, elles sont plus que d'autres victimes de la pauvreté (…)".
Jacques Comaille définit ainsi les trois principales logiques à la source des tensions auxquelles est exposé le droit de la famille (les aspirations démocratiques, l'idée d'émancipation ; le souci de préservation du Bien Commun, l'idée d'institution ; l'exigence de gestion publique des risques sociaux, l'idée de protection). Pour lui, ces tensions entre référentiels suggèrent fortement le caractère inévitable d'une coexistence obligée entre ces trois logiques pour une réforme du droit de la famille[1].
[1] Propos tirés de Commaille Jacques, "Une sociologie politique du droit de la famille. Des référentiels en tension : émancipation, institution, protection", www.reds.msh-paris.fr/communication/textes/comail1.htm