Intégration et solidarité

5. La cohésion sociale et les instances d'intégration

5.3. L'intégration par le travail et la cité

Documents associés - Textes de référence

La délibération est essentielle aux sociétés modernes


Durkheim, Emile (1950), Leçons de sociologie, Paris, PUF, p. 123-124


De ce point de vue, la démocratie nous apparaît donc comme la forme politique par laquelle la société arrive à la plus pure conscience d'elle-même. Un peuple est d'autant plus démocratique que la délibération, que la réflexion, que l'esprit critique jouent un rôle plus considérable dans la marche des affaires publiques. Il l'est d'autant moins que l'inconscience, les habitudes inavouées, les sentiments obscurs, les préjugés en un mot soustraits à l'examen, y sont au contraire prépondérants. C'est dire que la démocratie n'est pas une découverte ou une renaissance de notre siècle. C'est le caractère que prennent de plus en plus les sociétés. Si nous savons nous affranchir des étiquettes vulgaires qui ne peuvent que nuire à la clarté de la pensée, nous reconnaîtrons que la société du XVIIe siècle était plus démocratique que celle du XVIe, plus démocratique que toutes les sociétés à base féodale. La féodalité, c'est la diffusion de la vie sociale, c'est le maximum d'obscurité et d'inconscience, qu'ont restreints les grandes sociétés actuelles. La monarchie, en centralisant de plus en plus les forces collectives, en étendant ses ramifications dans tous les sens, en pénétrant plus étroitement les masses sociales, a préparé l'avenir de la démocratie et a été elle-même relativement à ce qui existait avant elle, un gouvernement démocratique. Il est tout à fait secondaire que le chef de l'État ait alors porté le nom de roi ; ce qu'il faut considérer, ce sont les rapports qu'il soutenait avec l'ensemble du pays ; c'est le pays qui s'était chargé effectivement dès lors de la clarté des idées sociales. Ce n'est donc pas depuis quarante ou cinquante ans que la démocratie coule à pleins bords ; la montée en est continue depuis le commencement de l'histoire.

Et il est aisé de comprendre ce qui détermine ce développement. Plus les sociétés sont vastes, complexes, plus elles ont besoin de réflexion pour se conduire. La routine aveugle, la tradition uniforme ne peuvent servir à régler la marche d'un mécanisme plus délicat. Plus le milieu social devient complexe, plus il devient mobile ; il faut donc que l'organisation sociale change dans la même mesure, et pour cela, comme nous l'avons dit, il faut qu'elle soit consciente d'elle-même et réfléchie. Quand les choses se passent toujours de la même manière, l'habitude suffit à la conduite ; mais quand les circonstances changent sans cesse, il faut au contraire que l'habitude ne soit pas souveraine maîtresse. Seule, la réflexion permet de découvrir les pratiques nouvelles qui sont utiles, car elle seule peut anticiper l'avenir. Voilà pourquoi les assemblées délibérantes deviennent une institution de plus en plus générale ; c'est qu'elles sont l'organe par lequel les sociétés réfléchissent sur elles-mêmes, et, par suite, l'instrument des transformations presque ininterrompues que nécessitent les conditions actuelles de l'existence collective. Pour pouvoir vivre aujourd'hui, il faut que les organes sociaux changent à temps, et pour qu'ils changent à temps et rapidement, il faut que la réflexion sociale suive attentivement les changements qui se font dans les circonstances et organise les moyens de s'y adapter. En même temps que les progrès de la démocratie sont ainsi nécessités par l'état du milieu social, ils sont également appelés par nos idées morales les plus essentielles. La démocratie, en effet, définie comme nous l'avons fait, est le régime politique le plus conforme à notre conception actuelle de l'individu.