Mettre en relief sa consommation d'articles de prix, c'est une méthode d'honorabilité pour l'homme de loisir. A mesure que le richesse s'accumule dans ses mains, il ne sufFira plus de ses seuls efforts pour étaler son opulence. Il lui faut appeler à l'aide amis et concurrents, offrir des cadeaux précieux, donner à grands frais festins et divertissements. Sans doute cadeaux et festins ont-ils une autre origine que l'ostentation naïve, mais ils se sont de bonne heure pliés à cette fin et ce caractère leur est resté jusqu'à nos jours ; c'est donc sur cette utilité que depuis bien longtemps ces usages sont établis. Les divertissements somptueux, tels le potlatch ou le bal, sont particulièrement appropriés à ce dessein. Cette méthode fait un moyen de succès du concurrent même avec qui F on tient à se mesurer. Il consomme par délégation pour le compte de son hôte, tout en étant témoin de cette surabondance de bonnes choses dont son hôte ne saurait faire usage à lui seul ; en outre, il est pris à témoin de l'aisance avec laquelle son hôte observe l'étiquette.
Il va de soi que l'on donne des fêtes coûteuses pour d'autres motifs, qui sont plus bienveillants. Les réjouissances collectives ont probablement leur origine dans l'esprit bon vivant et dans la religion ; ces motifs continuent d'exister, mais ils ne sont plus les seuls. A notre époque, les festivités et réceptions de la classe de loisir peuvent continuer, dans une assez faible mesure, de répondre au besoin religieux ; dans une plus large mesure, au besoin de se recréer et de festoyer ensemble ; mais elles servent aussi le dessein de s'avantager; et elles le servent non moins efficacement en lui trouvant, dans les motifs plus avouables qui précèdent, un faux-semblant qui écarte l'idée d'envie excitée. Mais l'effet économique de ces aménités sociales n'en est pas atténué pour autant, qu'il s'agisse de faire consommer des biens par procuration, ou de faire admirer les coûteux efforts accomplis en matière d'étiquette.
Avec l'accumulation des richesses, la classe oisive se développe en fonction et structure. Une différenciation s'opère en son sein, donnant naissance à un système plus ou Moins compliqué de rangs et de grades. Cette différenciation s'accentue avec l'héritage des biens et l'héritage de la noblesse. Hériter de la noblesse, c'est hériter aussi d'une obligation de loisir ; or on peut hériter d'une noblesse assez haute pour imposer la vie de loisir, sans hériter du complément de richesse qui permette d'y subvenir dignement. Le sang noble peut se transmettre sans les biens qui procurent l'honneur par la libre et entière consommation. De là provient une classe de gentilshommes impécunieux, à laquelle on a déjà fait allusion. Cette demi-caste a sa place précise dans un système hiérarchique. Ceux qui avoisinent les hauts et très hauts échelons de la classe riche et oisive, par la naissance, par la richesse, ou par les deux, surclassent les gens de moindre naissance ou de plus modeste fortune. Ces désœuvrés inférieurs, surtout les impécunieux et les marginaux, S'affilient aux supérieurs comme sujets et féaux ; il y gagnent un meilleur renom ou les moyens de mener une vie de loisir. Ils se font courtisans, suivants, servants de leur patron, qui les nourrit et les favorise ; ils sont les indices de son rang et les consommateurs délégués de son superflu de richesse. Nombre de ces désœuvrés par naissance ne sont pas sans détenir quelque bien de leur propre chef ; c'est à peine si l'on peut ranger les uns parmi les consommateurs délégués, et les autres ne le sont que partiellement. Le sont sans restriction tous les suivants et acolytes du patron. Parmi ceux-ci, et dans l'aristocratie de moins haute volée, nombreux sont ceux qui attachent à leurs personnes un groupe plus ou moins complet de consommateurs délégués, épouses, enfants, serviteurs et suivants.
D'un bout à l'autre de ce système gradué, la règle veut que ces fonctions s'accomplissent de telle sorte, sous telles enseignes et en tel apparat que l'attention se porte clairement sur le maître dont relèvent ce loisir et cette consommation, et à qui revient ce supplément de bonne renommée. La consommation et le loisir dont ces gens s'acquittent au nom de leur maître ou patron représentent un investissement qu'il a consacré à sa plus grande gloire. Voilà qui saute aux yeux quand il y a bombance ou largesse l'imputation des mérites se fait sur-le-champ et se fonde sur la simple notoriété. Quand le loisir et la consommation sont le fait de substituts, séides et suivants, la réputation n'en rejaillit sur le patron que s'ils résident auprès de sa personne et laissent clairement voir à quelle source ils s'abreuvent. A mesure qu'un groupe de ce genre s'agrandit, il faut recourir à des moyens plus voyants pour désigner à tous les regards l'auteur de ce loisir : entrent en vogue uniformes, insignes et livrées. Le port de l'uniforme ou de la livrée implique un degré considérable de dépendance, et l'on peut même dire que c'est une marque de servitude, réelle ou apparente. Les gens qui les revêtent peuvent en gros se diviser en deux classes : les libres et les serfs, les nobles et les ignobles. Les services rendus se divisent à l'avenant : il en est de dignes et d'indignes. Il va sans dire que dans la pratique cette séparation n'est pas de toute rigueur ; il n'est pas rare qu'en une seule et même personne se combinent les moins avilissants des vils emplois et les moins honorifiques des nobles fonctions. On ne saurait pour autant négliger la distinction générale. Elle ne va d'ailleurs pas sans confusion, du fait qu'une fois le noble opposé à l'ignoble, selon la nature du service ostensiblement accompli, une distinction secondaire vient se mettre à la traverse : celle de l'honorifique et de l'humiliant, fondée sur le rang de la personne pour qui le service est accompli, ou dont on porte la livrée. Ainsi, sont nobles les fonctions qui appartiennent de droit à la classe de loisir : le gouvernement, la guerre, la chasse, l'entretien des armes et accoutrements, et ce qui s'ensuit - bref, tout ce qui relève ostensiblement de la fonction prédatrice. En revanche, sont ignobles toutes les occupations qui appartiennent en propre à la classe industrieuse : le travail manuel et les autres labeurs productifs, les besognes serviles, et ce qui s'ensuit. Or, un service indigne, s'il est accompli pour une personne très haut placée, peut devenir une fonction des plus honorifiques : ainsi l'office de demoiselle d'honneur ou de dame d'atour de la reine, de grand écuyer ou de grand veneur du roi. Ces deux derniers offices laissent entrevoir un principe de portée assez générale. Chaque fois que le service en question est en rapport direct avec les occupations primordiales du loisir, la guerre et la chasse, il acquiert sans peine, par simple rejaillissement, un caractère honorifique. De la sorte, une grande vénération peut s'attacher à un emploi qui par nature est de la plus dégradante espèce.
A mesure que l'industrie pacifique se développe, l'usage se perd d'employer un corps inoccupé de gens d'armes sous l'uniforme. Les assujettis, les consommateurs délégués qui portaient les insignes de leur patron ou de leur maître, se réduisent à un corps de domestiques en livrée. Portée par l'homme d'armes, elle avait toujours quelque chose d'honorifique ; sur le dos du valet, elle n'est plus qu'un symbole de servitude, ou pis, de servilité. Elle est odieuse à presque tous ceux qui doivent s'en couvrir. Nous sommes encore si proches de l'état de complet esclavage, que nous ressentons toujours vivement la cinglure d'une imputation de servilité. Cette antipathie s'affirme même à la vue des livrées ou uniformes distinctifs dont certaines compagnies revêtent leurs employés. Dans notre pays, c'est une aversion qui finit par discréditer - d'une façon anodine et douteuse - les emplois militaires et civils où le port d'une tenue est obligatoire.
L'esclavage disparaissant, le nombre des consommateurs délégués attachés à une personne bien née tend plutôt à décroître. La même chose est vraie, plus vraie encore peut-être, du nombre des chargés de loisir. Ces deux groupes coïncident en général, mais non pas entièrement ni uniformément. Le premier sujet qui se trouva désigné pour ces devoirs fut l'épouse ou l'épouse principale ; et comme on pouvait s'y attendre, l'institution évoluant, le nombre des personnes commises à ces tâches s'amenuisant, c'est l'épouse qui demeure déléguée la dernière. Aux échelons supérieurs de la société, on exige l'un et l'autre service en quantité ; bien entendu, l'épouse y est toujours assistée d'un corps de domestiques d'importance variable. En revanche, si nous descendons dans l'échelle sociale, nous voici au point où les devoirs de loisir et de consommation sont dévolus à une seule déléguée, l'épouse. Au sein des sociétés occidentales, ce point se trouve présentement situé dans la petite bourgeoisie.
Or, il se produit ici un curieux renversement. C'est un fait communément observé que dans cette petite bourgeoisie, le maître de maison ne prétend guère au loisir. Par la force des choses, l'usage s'en est perdu. C'est l'épouse qui se charge du loisir par procuration, pour le bon renom de la maison et du maître. A mesure que l'on descend dans l'échelle sociale de n'importe quelle société moderne, le fait primordial - le loisir affiché du maître de maison - va disparaissant, de façon relative mais frappante. Les conditions économiques ont réduit le chef à gagner sa vie dans quelque métier qui tient souvent de l'industrie : c'est le cas de tout homme d'affaires à notre époque. Cependant les exigences de l'honorabilité gardent tout leur empire, et la convention sociale, nullement amoindrie, reste en vigueur sous sa forme dérivée : le loisir de substitution et le loisir auxiliaire dont des domestiques s'acquittent par procuration. Le spectacle n'est pas du tout insolite d'un homme qui s'acharne au travail afin que son épouse puisse couler en son nom, dans les formes voulues, tout le loisir requis par le sens commun de son époque.