Jamais, peut-être, n'a-t-on autant parlé de citoyenneté, mais paradoxalement, souvent pour se plaindre de son affaiblissement. Sans doute, les discours des sciences sociales sont-ils à saisir eux-mêmes comme des"symptômes" : les thématiques se développeraient précisément quand les objets dont elles rendent compte deviennent incertains ou en crise. Mais, en l'occurrence, quand les chercheurs abordent le thème de la citoyenneté, la question est plus complexe et plus riche. Parallèlement aux lamentations sur la perte de l'esprit citoyen (notamment à propos de la participation électorale), la problématique de la citoyenneté s'élargit aux domaines les plus divers tels l'école ou l'entreprise. L'affaiblissement de la citoyenneté traditionnelle serait-il compensé par la conquête d'autres espaces de citoyenneté ? Ou bien, l'usage galvaudé des termes de citoyen et de citoyenneté serait-il le meilleur indice de la fin du politique et du sens de la Cité ?
Selon le premier point de vue, la crise économique larvée que connaissent depuis bientôt vingt ans les vieilles nations occidentales a débouché sur une crise morale : désaffection du politique, renouveau de la question sociale. L'Etat, fondé sur les deux principes – coextensifs à la genèse de la société moderne et intrinsèquement contradictoires – de la démocratie élective (souveraineté du citoyen) et de la rationalité bureaucratique (soumission de l'administré) aurait fait faillite. L'individu social supporterait alors d'autant moins le pouvoir exercé quotidiennement par l'Etat que la croyance en la légitimité de la domination rationnelle-légale se serait affaiblie. L'individu serait alors à la recherche d'espaces sociaux plus restreints, souvent plus éphémères aussi, mais où sa participation à l'activité collective retrouverait une intentionnalité et un sens, notamment par l'obtention de résultats immédiats et concrets. La citoyenneté serait alors à réinventer, plus immédiate, plus locale, plus diversifiée...
Mais cette première appréhension ne souffre-t-elle pas d'un certain aveuglement occultant la fin du sens de la Cité ? Peut-on parler de citoyenneté plurielle dès lors que celle-ci devient de façon concomitante, inévitablement partielle ? La Cité est, par définition, singulière et totale. Evoquer l'image de cités particulières (l'école, l'entreprise, le quartier... ) revient en quelque sorte à supprimer un centre à la vie sociale et à y substituer des lieux multiples de cohésion et d'affrontements ouverts ou latents. Autrement dit, penser la Cité au pluriel, n'est-ce pas renoncer à une certaine figure du Politique, ciment transcendant d'unification dans l'Etat des intérêts partiellement contradictoires des individus et des groupes sociaux, pour n'envisager la société que comme des espaces fragmentés où s'affronteraient et se renouvelleraient des intérêts finalement atomisés ? Dans cette conception d'une démocratie plus directe, les individus ne seraient mobilisés que quand leurs intérêts immédiats seraient en jeu. Et un gouvernement au plus près des demandes concrètes d'individus singuliers transformerait indubitablement l'électeur en usager. Celui-ci – consommateur d'école, de biens et services, de syndicats ou de partis – travaillerait insensiblement à sa disparition en tant que Citoyen...