5. L'investissement au risque des crises financières

La bourse et les solutions de continuité du court au long terme


Keynes, John-Maynard (1936), Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie, (1941), Paris, Payot, p. livre IV, ch. 12, III, p. 164-165


Avec un raisonnement très convaincant, J.-M. Keynes montre d'abord que la convention qui privilégie le court terme dans l'évaluation des placements financiers est la quasiment la seule disponible, compte-tenu de l'incertitude sur le futur. En ce sens, la bourse permet d'assurer un continuum de jugements du court au long terme et supprime, a priori, les points de rupture ou solutions de continuité.

Dans la pratique, nous sommes tacitement convenus, en règle générale, d'avoir recours à une méthode qui repose à vrai dire sur une pure convention. Cette convention réside essentiellement – encore que, bien entendu, elle ne joue pas toujours sous une forme aussi simple – dans l'hypothèse que l'état actuel des affaires continuera indéfiniment à moins qu'on ait des raisons définies d'attendre un changement. Ceci ne signifie pas que nous pensions réellement que l'état des affaires continuera indéfiniment. L'expérience constante nous enseigne qu'une telle hypothèse est des plus improbables. Les résultats d'un investissement qui apparaissent effectivement après une période de plusieurs années concordent très rarement avec la prévision initiale. Nous ne pouvons pas non plus donner à notre attitude un caractère rationnel en disant qu'un homme en état d'ignorance n'a qu'une chance sur deux de se tromper et qu'il subsiste par conséquent une prévision moyenne du point de vue actuariel basée sur des probabilités égales. Car on démontre aisément qu'à vouloir fonder des probabilités arithmétiquement égales sur un état d'ignorance, on aboutit à des absurdités. Nous supposons, en vertu d'une véritable convention, que l'évaluation actuelle du marché, de quelque façon qu'elle ait été formée, est la seule correcte, eu égard à la connaissance actuelle des faits qui influeront sur le rendement de l'investissement, et que cette évaluation variera seulement dans la mesure où la connaissance actuelle de ces faits sera modifiée ; encore que sur le plan philosophique cette évaluation ne puisse être la seule correcte, car notre connaissance actuelle du futur ne saurait fournir la base d'une prévision calculée mathématiquement. En fait il entre dans l'évaluation du marché toutes sortes de considérations qui n'ont aucun rapport avec le rendement escompté.

Néanmoins la méthode conventionnelle de calcul indiquée ci-dessus est compatible avec un haut degré de continuité et de stabilité dans les affaires, tant que l'on peut compter sur le maintien de la convention.

Car, s'il existe des bourses de valeurs organisées et si l'on est en droit de compter sur le maintien de la convention, un individu qui investit peut légitimement s'enhardir par l'idée qu'il ne court pas d'autre risque que celui d'un changement réel dans les informations relatives au proche avenir, risque sur la probabilité duquel il peut essayer de se faire une opinion personnelle et qui au demeurant n'est pas susceptible d'être très grand. A supposer que la convention subsiste, les risques de cet ordre sont en effet les seuls qui puissent modifier la valeur de son investissement et il n'a pas besoin de perdre le sommeil pour la seule raison qu'il n'a aucune idée du prix que son investissement vaudra dix ans plus tard. De la sorte un investissement devient d'une sécurité raisonnable pour l'individu, considéré isolément, qui investit pour de courtes périodes et partant pour une succession de courtes périodes si nombreuses soient-elles, à condition qu'il puisse suffisamment compter sur la permanence de la convention et sur la possibilité de réviser son jugement et de changer son investissement avant que beaucoup de choses aient eu le temps de se passer. Les investissements qui sont « fixes » pour la communauté sont ainsi rendus « liquides» pour l'individu.

Ce fut, nous en sommes convaincu, suivant un tel processus que se sont développés nos principaux marchés financiers. Mais il ne faut pas s'étonner qu'une convention, si arbitraire d'un point de vue absolu, ait ses faiblesses. C'est de sa précarité que proviennent une grande partie des difficultés que l'on éprouve aujourd'hui à maintenir un volume d'investissement suffisant.