Dans les sociétés européennes du XIXe siècle, paysans, ouvriers et bourgeois différaient profondément par leurs modes de vie. Ces différences se sont, dans une mesure importante, estompées (sans pour autant s'effacer totalement).
La rupture la plus nette est évidemment celle-ci : la civilisation paysanne, le mode de vie paysan ont quasiment disparu. Le paysan du XIXe siècle, et même celui de l'entre-deux-guerres, vivait, travaillait et mourait comme le paysan d'Hésiode - il était l'incarnation d'un type humain qui semblait éternel. Mais paysans et fils de paysans sont partis en masse pour les villes et ceux qui restaient sont devenus des agriculteurs. Le jeune agriculteur français d'aujourd'hui n'a plus grand-chose de commun avec ses aïeux :"C'est un producteur urbanisé qui vit à la campagne, regarde la télévision, et fait ses comptes, comme un cadre ou comme un commerçant des villes. ( ... ) La civilisation paysanne est morte en France avec la dernière génération de paysans."I
Dans le cas du monde ouvrier, l'évolution est moins radicale mais le mode de vie ouvrier a aussi perdu de sa spécificité. Il n'est plus possible aujourd'hui d'isoler, comme le faisait Maurice Halbwachs dans l'entre-deux-guerres, le style de vie ouvrier et le style de vie bourgeois'. La répartition des dépenses de l'ouvrier français s'est nettement rapprochée de celle des membres des autres catégories. Le temps libre, la voiture, l'équipement ménager, la radio et la télévision ont contribué à son"embourgeoisement". Les ouvriers ont moins de ressources en moyenne que les autres, leurs conditions de travail - et notamment leurs horaires - restent différents mais ils ne se singularisent plus véritablement par leur mode de vie. Cette tendance est générale même si elle doit être nuancée selon les pays : en Angleterre les différences et la distance sociale entre les ouvriers et les autres sont restées plus fortes, elles sont faibles aux Etats-Unis.
Au XIXe siècle si l'ouvrier n'avait nulle sécurité pour l'avenir, le bourgeois se définissait comme un homme qui a des réserves, selon la formule d'André Siegfried. Aujourd'hui tous bénéficient d'une protection sociale et la bourgeoisie rentière a disparu. Le travail est devenu la règle et nombre d'attributs et de rites bourgeois qui marquaient les différences (en particulier la domesticité) appartiennent désormais au passé.
Cette tendance à l'homogénéité sociale est manifeste dans de multiples aspects de la vie quotidienne: la télévision parle urbi et orbi, elle s'adresse à des masses non à des classes, les embouteillages du dimanche soir rassemblent, si l'on peut dire, un peu tout le monde, le vêtement distingue beaucoup moins qu'autrefois les sexes, les âges et les milieux sociaux - la casquette de l'ouvrier s'opposait au chapeau du bourgeois, aujourd'hui le jean ignore les distinctions de classe... Les manières sont devenues plus"démocratiques" ou plus informelles - le sentiment d'égalité, notait Tocqueville, tend à miner le respect des formes. En France, le tutoiement s'est étendu, Monsieur ou Madame sont des formules qui tendent à s'effacer. Les manières européennes se coulent dans le moule démocratique ou américain.
Parallèlement à cette évolution, l'individualisation des modes de vie a progressé. La différenciation des activités, la dispersion des inégalités, la mobilité sociale ont accru l'hétérogénéité des groupes sociaux tandis que progressait l'individualisme égalitaire. Par là encore, les médiations"de classe" déclinent ou s'estompent.