Stratification sociale et inégalités

5. Egalisation des conditions et démocratie

5.4. Tocqueville et le paupérisme

Documents associés - Textes de référence

L'observateur de la misère


de Tocqueville, Alexis (1835), Notes du voyage en Angleterre et en Irlande de 1835, Paris, Gallimard, coll. ''Bibliothèque de la Pléiade ( 1991)", p. 502-504


    "Parmi ce labyrinthe infect, du milieu de cette vaste et sombre carrière de briques s'élancent temps en temps de beaux édifices de pierre dont les colonnes corinthiennes surprennent les regards de l'étranger. On dirait une ville du Moyen Âge au milieu de laquelle se déploient les merveilles du XIXème siècle. Mais qui pourrait décrire l'intérieur de ces quartiers placés à l'écart, réceptacles du vice et de la misère, et qui enveloppent et serrent de leurs hideux replis les vastes palais de l'industrie ? Sur un terrain plus bas que le niveau du fleuve et dominé de toutes parts par d'immenses ateliers s'étend un terrain marécageux, que des fossés fangeux tracés de loin en loin ne sauraient dessécher ni assainir. Là, aboutissent de petites rues tortueuses et étroites, que bordent des maisons d'un étage dont les ais mal joints et les carreaux brisés annoncent de loin comme le dernier asile que puisse occuper l'homme entre la misère et la mort. Cependant les êtres infortunés qui occupent ces réduits excitent encore l'envie de quelques-uns de leurs semblables. Au-dessous de leurs misérables demeures se trouve une rangée de caves à laquelle conduit un corridor demi-souterrain. Dans chacun de ces lieux humides et repoussants sont entassés pêle-mêle douze ou quinze créatures humaines.

    Tout autour de cet asile de la misère, l'un des ruisseaux dont j'ai décrit plus haut le cours, traîne lentement ses eaux fétides et bourbeuses ; ses eaux, que les travaux de l'industrie ont teintes de mille couleurs, ne sont point renfermées dans des quais ; les maisons se sont élevées au hasard sur ses bords. Souvent du haut de ses rives escarpées, on l'aperçoit qui semble s'ouvrir péniblement un chemin au milieu des débris du sol, de demeures ébauchées ou de ruines récentes. C'est le Styx de ce nouvel enfer.

    Levez la tête, et tout autour dette place, vous verrez s'élever les immenses palais de l'industrie. Vous entendrez le bruit des fourneaux, les sifflement de la vapeur. Ces vastes demeures empêchent l'air et la lumière de pénétrer dans les demeures humaines qu'elles dominent, elles les enveloppent d'un perpétuel brouillard ; ici est l'esclave, là le maître. Là, les richesses de quelques-uns ; ici, la misère du plus grand nombre. Là, les forces organisées d'une multitude produisent, au profit d'un seul, ce que la société n'avait pas encore su donner ; ici, la faiblesse individuelle se montre plus débile et plus dépourvue encore qu'au milieu des déserts. Ici les effets, là les causes. (...)

    C'est au milieu de ce cloaque infect que le plus grand fleuve de l'industrie humaine prend sa source et va féconder l'univers. De cet égout immonde, l'or pur s'écoule. C'est là que l'esprit humain se perfectionne et s'abrutit, que la civilisation produit ses merveilles et que l'homme civilisé redevient presque sauvage."