Howard Becker s'intéresse ici à l'application des normes imposées. D'une part, il explique quels acteurs participent à la création de ces normes, mais d'autre part, et surtout, il montre comment ces normes sont ensuite appliquées. Elles peuvent faire l'objet d'interprétation de la part des agents chargés de leur application. Ce qui montre donc que la déviance est avant tout une interaction.
Le prototype du créateur de normes, c'est l'individu qui entreprend une croisade pour la réforme des mœurs. Il se préoccupe du contenu des lois. Celles qui existent ne lui donnent pas satisfaction parce qu'il subsiste telle ou telle forme de mal qui le choque profondément. Il estime que le monde ne peut pas être en ordre tant que des normes n'auront pas été instaurées pour l'amender. Il s'inspire d'une éthique intransigeante : ce qu'il découvre lui paraît mauvais sans réserve ni nuances, et tous les moyens lui semblent justifiés pour l'éliminer. Un tel croisé est fervent et vertueux, souvent même imbu de sa vertu. La comparaison des réformateurs de la morale avec les croisés est pertinente, car le réformateur typique croit avoir une mission sacrée. Les prohibitionnistes en sont un excellent exemple, ainsi que tous ceux qui veulent supprimer le vice, la délinquance sexuelle ou les jeux d'argent. […]
La conséquence la plus évidente d'une croisade [morale] réussie, c'est la création d'un nouvel ensemble de lois. Avec la création d'une nouvelle législation, on voit souvent s'établir un nouveau dispositif d'institutions et d'agents chargés de faire appliquer celle-ci. Certes, ce sont parfois les institutions existantes qui prennent en charge l'administration de la nouvelle loi, mais il est plus fréquent que soit créée une nouvelle catégorie d'agents spécialisés. […]
Avec la mise en place de ces organisations spécialisées, la croisade s'institutionnalise. Ce qui a débuté comme une campagne pour convaincre le monde de la nécessité morale d'une nouvelle norme devient finalement une organisation destinée à faire respecter celle-ci. De même que des mouvements politiques radicaux se transforment en partis politiques organisés et que des sectes évangéliques pleines de vie et d'enthousiasme deviennent des églises sages et guindées, de même le résultat final d'une croisade morale, c'est une force de police. Pour comprendre comment les lois créant de nouvelles catégories de déviants extérieurs à la collectivité sont appliquées à des individus déterminés, il faut donc comprendre les intentions et les intérêts de la police, qui fait respecter les lois.
[…] Les policiers sont moins concernés par le contenu de telle loi particulière que par le fait que leur travail consiste à faire respecter celle-ci. Quand la loi change, ils punissent le comportement antérieurement acceptable et cessent de punir le comportement rendu légitime par le changement. Il se peut donc que ceux qui font appliquer les lois ne s'intéressent pas à leur contenu, mais seulement au fait que l'existence de celles-ci leur procure un emploi, une profession et une raison d'être.
Puisque celui qui est chargé de faire appliquer certaines lois trouve dans cette occupation sa raison d'être, deux intérêts conditionnent son activité dans le cadre de ses fonctions : il doit, premièrement, justifier l'existence de son emploi et, deuxièmement, gagner le respect de ceux dont il s'occupe.
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S'agissant de justifier l'existence de son emploi, le représentant de la loi rencontre un double problème. D'une part, il doit démontrer aux autres que le problème ne cesse pas d'exister : les lois qu'il est censé faire appliquer ont de l'importance puisque des infractions sont commises. D'autre part, il doit montrer que ses efforts pour les faire appliquer sont efficaces et valables, que le mal dont il est chargé de s'occuper est réellement pris en charge comme il convient. […]
Le représentant de la loi est porté à croire que les gens dont il s'occupe doivent le respecter, parce que, s'ils ne le font pas, il lui sera très difficile de faire son travail et il perdra tout sentiment de sécurité dans le travail. C'est pourquoi une bonne part de son activité ne consiste pas directement à faire appliquer la loi, mais bien à contraindre les gens dont il s'occupe à le respecter lui-même. Cela signifie que quelqu'un peut être qualifié de déviant non parce qu'il a effectivement enfreint la loi, mais parce qu'il a manqué de respect envers celui qui est chargé de la faire appliquer. […]
Si le représentant de la loi ne songe pas à s'attaquer sur le champ à tous les cas qu'il connaît, il doit avoir une base pour décider quand il faut appliquer celle-ci, et quelles personnes, quels actes doivent être qualifiés de déviants. Un des critères de sélection des personnes réside dans la pratique de « l'arrangement ». Certains individus ont suffisamment d'influence politique ou de savoir-faire pour entraver l'application de la loi, sinon au moment de l'arrestation, du moins à un stade ultérieur du processus. […]
Le contenu de telle ou telle loi ou réglementation n'étant pas en lui-même un enjeu pour eux, ceux qui les font appliquer élaborent souvent une évaluation personnelle de l'importance des diverses sortes de lois et de réglementations, ainsi que des diverses formes d'infractions. […]
C'est donc de manière sélective que les représentants de la loi, répondant aux pressions de leur propre situation de travail, appliquent la loi et créent des catégories de personnes extérieures à la collectivité. Le classement effectif dans la catégorie des déviants d'une personne qui a commis un acte déviant dépend de plusieurs facteurs extérieurs à son comportement réel : sentiment des représentants de la loi qu'à un moment donné, pour justifier leur emploi, ils doivent manifester qu'ils font leur travail ; degré de déférence témoigné envers ceux-ci par le fautif, intervention de l'intermédiaire dans le processus judiciaire ; place du genre d'acte commis dans la liste de priorités des représentants de la loi.