Quelles que soient les caractéristiques, indissolublement objectives et mythiques, de la naissance de la nation, elles ne suffiraient pas à fonder le processus d'intégration, si le projet politique d'origine n'était pas renouvelé, de génération en génération, par des institutions communes. C'est l'Etat et les institutions politiques qui lui donnent corps : ils maintiennent la spécificité du domaine public, comme lieu de la transcendance des particularismes. Ils appliquent et imposent les normes de la vie publique à l'intérieur et agissent dans le monde des Etats, c'est-à-dire décident de la paix ou de la guerre. Inévitablement, l'Etat développe le projet politique national et mène une politique qu'on a longtemps appelée d'assimilation – qu'on qualifie aujourd'hui en France dans la vie publique de politique d'intégration – et qui consiste à renouveler le processus d'intégration des populations par la pratique de la citoyenneté et la participation à la vie commune.
Cette politique risque toujours d'être ressentie comme tyrannique. Mais on ne doit pas confondre les formes de nationalisation autoritaires qui conduisent à un génocide culturel ou réel – qui, par définition, détruit la communauté des citoyens – avec l'acculturation des populations qui réélaborent leur culture à l'intérieur d'une nouvelle organisation politique, fondée sur le principe de la citoyenneté. Hegel avait déjà fait cette distinction en réservant le terme d'assimilation aux phénomènes biologiques, et en utilisant celui de Ausgleichung pour désigner l'assimilation non violente, fruit du mouvement propre des individus. Il avait montré qu'elle était "bien le but que ne peut pas ne pas se proposer un Etat soucieux de préserver l'unité et la cohésion dans le respect des différences dont il est le pôle d'identification." L'action de I'Etat ne peut avoir pour ambition que de créer les conditions du fonctionnement de la société politique et d'instituer la spécificité nationale qui fonde l'adhésion des citoyens. Les institutions, par leur permanence et leur stabilité, indépendantes des individus, concrétisent et prolongent ce qui fut le projet politique originel.
L'idée même de nation politique implique des tensions entre le citoyen abstrait et les individus concrets – dans la mesure où ils appartiennent à une ethnie et à un groupe social particuliers. A travers l'intégration nationale se traduit la tension entre l'unité/universalité du domaine public et les diversités réelles, ethniques et sociales, de la société nationale. A l'ouest de l'Europe, l'Etat moderne, après avoir intégré les provinces en transcendant les appartenances collectives qui préexistaient, a ensuite assuré l'intégration démocratique en incluant successivement les divers groupes sociaux dans la vie collective au fur et à mesure que ceux-ci luttaient avec succès pour faire reconnaître leurs droits. A l'Est, en revanche, il a fallu en même temps transcender les individualités historiques et les diversités et fractures sociales nées d'une industrialisation plus tardive. A l'Ouest, les deux étapes se sont succédé, alors qu'à l'Est et dans les autres pays du monde, les deux processus ont été souvent concomitants. Or, ils sont par nature différents.
Dans le premier cas, il s'agit de remplacer l'adhésion des individus aux ethnies préexistantes par leur participation objective et symbolique à un autre collectif : l'écriture et la diffusion d'une histoire et d'une mémoire communes et, plus généralement, la scolarisation ont alors un rôle prééminent. La transcendance des particularismes de l'ordre économique et social par la société politique est d'un autre ordre. On s'interrogera sur les conditions qui permettent que soient dépassées les tensions, inévitables dans toute démocratie, entre les principes de l'égalité et de l'universalité du citoyen, d'un côté, et les inégalités concrètes de l'ordre économique et social, de l'autre. On peut se demander jusqu'à quel point, dans une société qui privilégie les valeurs d'égalité, on peut construire une nation lorsque l'égalité politique et juridique proclamée est trop brutalement contredite par les inégalités constatées et vécues de l'ordre économique et social. Tant il est vrai que "l'Etat rationnel ne se laisse pas édifier par des dispositions artificielles et à partir de n'importe quel matériau disponible".