Le seul point qui justifierait la poursuite de la libéralisation des échanges jusqu'au laisser-faire serait, qu'à la différence des marchés financiers, les marchés agricoles ne soient pas fondamentalement instables. Notre propos n'est pas de détailler l'origine, endogène ou exogène, de l'instabilité, mais de rappeler le point de consensus sur lequel on semble aboutir ainsi que ses précédents.
- Commençons par la conception et la formalisation, d'une instabilité créée par des chocs extérieurs. En 1979, les économistes Bale et Lutz ont mis en évidence l'impact déstabilisateur de certaines mesures de protection sur les marchés mondiaux. Et ils ont suggéré une solution pragmatique au problème de l'instabilité des prix : la réduction des distorsions, c'est à dire la libéralisation des échanges : selon les deux économistes Anderson et Tyers, "les fluctuations des prix internationaux des produits alimentaires sont imputables à concurrence de 25% environ, aux aspects stabilisateurs de la politique agricole commune de la CEE (…). Autrement dit, si les pays de l'OCDE et les pays en voie de développement libéralisaient intégralement leurs marchés, les fluctuations des marchés internationaux seraient réduites à un tiers de ce qu'elles sont actuellement". Cependant, l'instabilité reste très importante sur des marchés de matières premières en libre concurrence, comme par exemple, celui du cuivre. Selon Duncan, "le comportement des prix, tel qu'il est actuellement modélisé, n'appréhende pas ce qui constitue l'essence de leur instabilité et qui tient, je pense, au caractère non linéaire de leurs réactions au niveau des stocks spéculatifs et de transaction". Retenons, en tout cas, les deux effets vertueux attendus de l'échange : résorption des distorsions déstabilisatrices et absorption des chocs aléatoires, frappant l'offre ou la demande, grâce à un élargissement de la taille du marché.
- La seconde conception de l'instabilité prolonge ou précède l'intuition de Duncan d'une instabilité endogène au marché, instabilité créée par plusieurs facteurs et leur combinaison : erreurs d'anticipation et rigidité de la demande, aversion pour le risque ou encore contrainte de liquidités des producteurs. Les modèles construits pour confirmer ces analyses produisent des chroniques instables, chaotiques, sans intervention d'aucun choc extérieur et dont la proximité des propriétés dynamiques de celles des séries réelles est probante.
Ces deux conceptions ne sont pas incompatibles. Il semble bien exister :
- une instabilité irréductible des marchés agricoles ;
- et, dans le même temps, des arguments irréfutables (notamment ceux de la distorsion) plaidant pour une libéralisation partiellement stabilisatrice des échanges.
L'existence d'une instabilité propre au marché ne ruine pas l'argument défendant l'idée de marchés perturbés par des chocs extérieurs et des distorsions. Qu'une instabilité fondamentale ne disparaisse pas avec l'agrandissement du marché et l'abaissement des barrières douanières n'exclut pas en effet que la composante exogène de l'instabilité se réduise, à moins de nier les effets déstabilisateurs des distorsions (ce qui n'est pas notre propos) et l'absorption des chocs par la moyenne. L'instabilité irréductible des marchés agricoles et, conjointement, l'existence d'une instabilité née des distorsions permet en somme de transposer intégralement aux marchés agricoles les arguments de Bhagwati : l'idée de libre-échange doit être abandonnée, mais cet abandon n'anéantit pas l'opportunité d'une libéralisation des marchés. (…)