J'ai déjà souligné quels pouvaient être les effets indirects du remède contre l'inflation. Ces effets indirects sont un ralentissement de croissance et un chômage important. J'insiste sur le fait qu'il s'agit là des effets du remède et non du remède lui-même. Le chômage et la récession ne sont pas un remède à l'inflation. Je pourrai vous citer une centaine de moyens d'augmenter le chômage en même temps que l'inflation. (…)
Si nous entreprenons de guérir le mal, cela entraînera inévitablement une période de ralentissement de la croissance, accompagnée d'une augmentation du chômage. La raison en est très simple. Le moyen de traiter l'inflation consiste à freiner l'ensemble des dépenses. Au début, ni l'employeur ni le producteur – pas plus que le salarié – ne savent si le ralentissement des dépenses est imputable à un événement qui le concerne directement ou qui concerne le secteur de son activité, ou encore qui touche l'ensemble de l'économie. De plus, les contrats de salaires et les contrats de vente ont été établis d'après le taux d'inflation escompté : ce taux est fixé dans les contrats. Pendant un certain temps, le freinage des dépenses a donc comme effet de réduire le volume de la production et d'entraîner un ralentissement de la croissance, jusqu'à ce que les agents économiques se persuadent qu'il y a eu baisse de la demande globale et qu'ils puissent réajuster leurs contrats. Ce réajustement met fin au processus de ralentissement et la croissance économique peut reprendre à un taux d'inflation plus faible.
C'est également ce qui se produit dans l'autre sens. L'inflation ne diminue pas le chômage. Seule l'inflation qui n'a pas été anticipée – on anticipe généralement un accroissement du taux d'inflation – peut entraîner une réduction de chômage.
Là encore, l'effet est le même que celui d'un produit pharmaceutique. Au début, le malade se sent mieux grâce à de faibles doses. Mais lorsqu'il s'accoutume au médicament, les doses doivent être de plus en plus fortes. C'est la même chose pour l'inflation. Entre 1960 et 1965, une inflation de 2% a constitué un stimulant pour les Etats-Unis. Aujourd'hui, une inflation de 10 ou de 12% ne suffit pas à produire le même effet. Pour qu'il y ait stimulation, il faudrait que l'inflation atteigne 15%. C'est également vrai dans le sens inverse. Lorsque l'on freine l'inflation, au début cela entraîne un ralentissement de la croissance et de l'activité économique, mais après une période d'adaptation cela peut permettre à la croissance de reprendre ; il faudrait une nouvelle réduction de la dose pour qu'il y ait à nouveau ralentissement.
Dans une optique à long terme, il n'y a cependant pas de relation entre le taux d'inflation et le taux de croissance ou de chômage. Il est possible qu'il y ait plein emploi alors que l'inflation est nulle. On peut avoir aussi une période de plein emploi avec un taux d'inflation de 10% par an, à condition que ce soit sans interruption. Le lien qui peut exister entre les deux se situe entre les variations du taux d'inflation et le chômage. Actuellement, nous devons réduire le taux d'inflation et c'est ce qui entraîne des effets indirects.
On peut maintenant se demander – comme le patient le demanderait à son médecin – ce qui se passerait si nous n'étions pas résolus à suivre le traitement. Le traitement implique que l'on traverse une période de croissance économique relativement faible, accompagnée d'un chômage assez important; cette période peut durer deux ou trois ans, peut-être quatre. Il vaut peut-être mieux continuer à subir le mal. Mais à mon avis, si l'on ne lutte pas contre l'inflation cela entraînera aussi du chômage. On a déjà pu le constater. Lorsque l'inflation dure, le gouvernement est obligatoirement amené à prendre des mesures visant à traiter les symptômes. Ces mesures se traduisent par des dés ajustements, des ruptures de stocks, des baisses de productivité, et par une augmentation du chômage. C'est le phénomène connu sous le nom de "stagflation". A mon avis, si nous continuons sur cette lancée et que nous choisissons d'avoir un plus fort taux d'inflation, nous reculons pour un moment les risques de chômage, mais tôt ou tard surviendra une récession encore plus grave, avec un taux de chômage encore plus important.
A vrai dire, il n'y a qu'une seule décision à prendre. Le choix est entre le chômage sans inflation, et le chômage avec inflation. Il faut savoir ce que l'on préfère : un chômage modéré tout de suite ou un chômage plus important dans l'avenir.