C'est là qu'intervient l'illusion monétaire. Les agents économiques fonderaient plus leur décision sur les taux nominaux que sur les taux réels. Or, (…) dans les calculs économiques, seuls devrait compter le taux d'intérêt réel, c'est-à-dire l'écart entre le taux nominal et le taux d'inflation. L'absence d'illusion monétaire signifie que l'inflation n'a pas d'effet sur le taux d'intérêt réel, comme, d'ailleurs, elle ne devrait pas avoir d'effets sur le salaire réel (ce qui importe, pour un travailleur, ce n'est pas son salaire monétaire, mais le pouvoir d'achat de ce salaire ; voila pourquoi les salaires sont généralement – et plus ou moins formellement – indexés sur les prix, ce qui garantit le maintien du pouvoir d'achat. La même chose devrait être vraie pour les épargnants : ce qui importe, pour eux, ce ne sont pas les intérêts qu'ils perçoivent, mais le pouvoir d'achat de ces intérêts.) Aussi, lorsque le taux d'inflation baisse, le taux d'intérêt nominal devrait baisser dans la même proportion. Si ce n'était pas le cas, on devrait légitimement suspecter l'existence d'une illusion monétaire.
Les variations du taux d'inflation susciteraient alors, systématiquement, des variations, en sens inverse, des taux réels, contrairement aux enseignements élémentaires de la théorie économique. L'agent économique, n'accordant d'importance qu'au taux nominal, n'accepterait pas que celui-ci baisse lorsque le taux d'inflation baisse – en ce cas, le taux d'intérêt réel augmente. De même, il n'exigerait pas une augmentation du taux nominal lorsque le taux d'inflation augmente, acceptant ainsi implicitement une baisse du pouvoir d'achat de ses revenus d'intérêts. Or l'existence d'une telle illusion semble en tout cas ressortir des évolutions constatées sur longue période dans la plupart des pays. Les taux nominaux n'évoluent pas de concert avec les taux d'inflation : au contraire, toute baisse d'un point du taux d'augmentation des prix n'engendre qu'une baisse de 0,3 point du taux nominal, c'est-à-dire qu'elle se traduit par une augmentation d'environ 0,7 point du taux d'intérêt réel. Dès lors, les périodes de désinflation sont associées à des taux réels élevés et inversement. Ce premier aspect de l'illusion monétaire permet de comprendre pourquoi les années 80, qui furent de désinflation, furent aussi caractérisées par une forte élévation des taux d'intérêt réels, et qu'inversement les années 70, caractérisées par des taux d'inflation élevés, le furent aussi par des taux très bas d'intérêts réels.