OGM et alimentation : les enjeux socio-économiques du débat

L'espèce : histoire d'une notion fondamentale


Bardat Jacques
, 1994, Article repris du Courrier de l'environnement de l'INRA n°21, Muséum national d'histoire naturelle, secrétariat de la Faune et de la Flore, janvier 1994 www.inra.fr/dpenv/bardas10.htm

L'espèce représente au sein des sciences de la vie une base incontournable et essentielle à toute démarche de recherche qu'il s'agisse de l'étude des communautés, des organismes, de leur métabolisme ou de leur comportement.

Cette notion est fort ancienne, mais une longue maturation dialectique et sémantique aura été nécessaire pour parvenir à son contenu actuel. Elle a été évoquée par Platon (429-347 av. J.-C.) dans son " Allégorie " où il développe l'existence d'un monde constitué par un nombre de " types permanents " réels et universels. Au Moyen-Age, Guillaume d'Occam (1270-1347) et les adeptes de la philosophie scolastique développent une vision dite nominaliste de l'espèce : l'existence des individus est reconnue, l'espèce est niée car elle est une pure invention humaine sans réalité objective. Cette idée persitera jusqu'à l'époque de Lamarck (1744-1829), savant qui lui-même, pendant un certain temps, restera convaincu de son bien fondé. A partir du XVIIIe siècle, la notion d'espèce va faire couler beaucoup d'encre et l'époque dite des Lumières est fortement influencée par les philosophes et les naturalistes qui ressentent la nécessité de classer, de définir des types biologiques à forte similitude formelle. Popper (1954) qualifiera cette démarche philosophique d'essentialisme.

On doit au naturaliste Ray (1627-1705), l'un des fondateurs de la science botanique anglaise, la première définition moderne - il y est question d'interfécondité des individus - de l'espèce : " C'est une unité systématique qui réunit des individus vivants capables de se croiser entre eux et de donner naissance à une progéniture féconde ". Linné (1707-1778) lui donne son acception définitive et l'applique de manière magistrale à l'ensemble des êtres vivants, définissant de façon concomitante un système nomenclatural binomial encore très largement utilisé aujourd'hui. (…)

Mais il faudra attendre le milieu du XXe siècle pour accéder à la véritable expression synthétique de la conception biologique de l'espèce, proposée par Mayr (1942) : " Les espèces sont des groupes de populations naturelles capables d'entrecroisement et qui sont reproductivement isolés d'autres groupes semblables ". En 1950, Stebbins, insistant sur la notion d'isolement reproductif qui sépare les espèces et s'appuyant sur des approches nouvelles du concept de spécificité issues en particulier des travaux de Dobzansky (1941), Mayr (1942) et Huxley (1938 ) propose la définition suivante : " Les espèces consistent en systèmes de populations séparées les unes des autres par des discontinuités complètes ou très grandes dans leur variation. Ces discontinuités doivent avoir une base génétique et refléter l'existence de mécanismes isolateurs qui empêche totalement ou presque le transfert de gènes d'un système de population à un autre ". (…)


 

 

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