Politique budgétaire

2. Les difficultés de mise en œuvre de la politique budgétaire

2.2. Anticiper sur les anticipations des agents économiques

Documents associés - Textes de référence

L'équivalence ricardienne, un argument recevable?


Solow, Robert (2002), "Peut-on recourir à la politique budgétaire ? Est-ce souhaitable ?", Revue de l'OFCE, SciencesPo, octobre

Disponible sur le site de l'OFCE



Parmi les raisonnements susceptibles de justifier la disparition de la politique budgétaire du champ de la réflexion, [...] il me faut mentionner un argument du même ordre : à savoir que, même si la politique budgétaire était souhaitable, toute tentative de la mettre en oeuvre serait inefficace d'un point de vue macroéconomique. Ce que j'ai en tête est la fameuse proposition dite "équivalence ricardienne", dont le principal protagoniste est Robert Barro. Si le monde fonctionnait de manière telle que l'équivalence ricardienne s'applique, alors le monde n'aurait sans doute pas besoin de politique budgétaire de toute façon. Mais les deux affirmations sont, conceptuellement, distinctes.

La proposition de Barro est qu'il n'y a, d'un point de vue macroéconomique, pas de différence significative entre un financement par l'impôt et un financement par l'emprunt d'un montant donné de dépenses publiques. Dit autrement, l'argument est que le montant de l'épargne nationale n'est pas modifié par le remplacement de l'un par l'autre. […] Un simple exemple permettra de comprendre de quoi il retourne. Supposons que l'économie est initialement dans un état que l'on peut qualifier d'équilibre ; pour simplifier, imaginons aussi que le budget du gouvernement est également équilibré. Supposons à présent que le gouvernement emprunte aux ménages un milliard d'euros et abaisse les impôts d'un même montant cette année. La dette peut prendre différentes formes, mais le plus simple serait une dette obligataire à coupon zéro, promettant de rembourser, disons dans 10 ans, un milliard d'euros plus les intérêts. Un raisonnement démodé aurait conclu qu'une telle politique budgétaire était expansionniste, réduisant l'épargne nationale et déplaçant la courbe IS vers la droite. Pourtant, selon l'équivalence ricardienne, cette politique n'est pas expansionniste, mais neutre. Pourquoi ?

À l'équilibre initial, chaque ménage est réputé avoir élaboré et mis en oeuvre un plan intertemporel optimal d'épargne et de consommation, plan qui va même au-delà de la génération présente. Ce plan va être perturbé par la réduction d'impôts financée par émission obligataire, non seulement parce que le revenu disponible est actuellement plus élevé, mais aussi parce que les contribuables anticipent qu'ils devront acquitter des impôts supplémentaires l'année du remboursement de la dette publique[1]. Les ménages réagiront donc en revenant à une affectation intertemporelle qu'ils avaient jugée optimale : on voit bien que, pour ce faire, le plus simple est d'utiliser le montant de la réduction d'impôt accordée cette année pour acheter les obligations d'État qui, à échéance, procureront exactement les rentrées d'argent nécessaires au paiement des impôts qui seront prélevés pour rembourser la dette publique. En d'autres termes, il sera, pour les ménages, optimal de mettre de côté la réduction d'impôts ; et ce surcroît d'épargne privée compensera exactement la désépargne publique, ce qui laissera inchangée l'épargne nationale. En l'absence de toute modification de l'équilibre épargne-investissement, cette politique est neutre sur le pan macroéconomique.

Qu'est-ce qui pourrait altérer ce beau résultat ? Pas mal de choses, en fait : si, par exemple, certains ménages ne sont pas en mesure de mettre en oeuvre leur plan optimal de consommation, parce qu'ils ne disposent pas d'actifs liquides et ne peuvent pas emprunter librement, alors le surcroît de liquidité procuré par la baisse d'impôts leur permettra de consommer davantage aujourd'hui ; si le Trésor est considéré comme un emprunteur plus fiable et moins risqué que la plupart des ménages, alors une émission supplémentaire de dette publique modifiera également les comportements ; et, bien entendu, si les consommateurs ne sont pas très prévoyants, s'ils sont affectés de myopie, s'ils n'accordent pas un grand poids aux intérêts de leurs descendants ou s'ils tendent à ignorer ou à minimiser les conséquences futures des choix budgétaires actuels, alors l'équivalence ricardienne ne tiendra pas, et une baisse d'impôt financée par emprunt sera effectivement expansionniste.

Tous ces "si" me semblent extrêmement plausibles et quantitativement importants, ce qui suggère que l'équivalence ricardienne ne devrait pas constituer une limite très significative à la possibilité des politiques budgétaires.

[1] Si les ménages sont parfaitement clairvoyants, il importe peu de savoir si cette dette sera ou non refinancée une ou plusieurs fois avant remboursement.