Accumulation du capital, progrès technique et croissance

1. Points de repères sur l'accumulation du capital

1.3. L'accumulation du capital dans la pensée économique

Documents associés - Textes de référence

L'égalité de l'épargne et de l'investissement


Keynes, John-Maynard (1936), Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie, traduit de l’anglais par Jean de Largentaye (1942), livre II, chapitre VI


disponible sur http://www.uqac.uquebec.ca/zone30/Classiques_des_sciences_sociales/index.html

 

Dans le flot d'acceptions divergentes des mots, il est agréable de découvrir un point fixe. Autant que nous sachions, personne ne conteste que l'épargne soit l'excès du revenu sur la dépense pour la consommation. Les seules hésitations possibles au sujet de la signification du mot épargne sont donc celles qui ont pour origine soit le sens du mot revenu soit le sens du mot consommation. Nous avons déjà défini le revenu. Quant à la dépense pour la consommation pendant une période quelconque, elle ne peut être que la valeur des biens vendus aux consommateurs pendant cette période, ce qui nous ramène à la question de savoir ce qu'il faut entendre par acheteur pour la consommation. Toute définition raisonnable de la ligne qui sépare l'acheteur pour la consommation de l'acheteur pour l'investissement nous rendra les mêmes services pourvu qu'elle soit appliquée d'une façon cohérente. On a souvent discuté le type de problème qui consiste à savoir, par exemple, s'il est légitime de considérer l'achat d'une automobile comme un achat pour la consommation et l'achat d'une maison comme un achat pour l'investissement. Nous n'avons aucune contribution importante à apporter à ce débat. Le critère doit évidemment correspondre au point où nous avons tracé la ligne de séparation entre le consommateur et l'entrepreneur. Lorsque en définissant A,. nous avons dit que cette quantité était la valeur de ce qu'un entrepreneur achetait à un autre entrepreneur, nous avons implicitement résolu le problème. Il s'ensuit que la dépense pour la consommation peut être définie sans ambiguïté Ó(A – A1)ÓA représente le total des ventes faites pendant la période et ÓA1 le total des ventes faites par un entrepreneur à un autre entrepreneur. Dans les pages qui suivent il sera généralement commode d'omettre Ó et de désigner par A les ventes globales de toute espèce, par A1 la totalité de ventes que les entrepreneurs se font entre eux, et par U les coûts d'usage, globaux des entrepreneurs.

Le revenu et la consommation se trouvant maintenant définis, la définition de l'épargne, qui n'est que l'excès du revenu sur la consommation, se déduit naturellement de leurs définitions. Puisque le revenu est égal à A – U et la consommation à A – A1, il s'ensuit que l'épargne est égale à A1 – U. De même l'épargne nette qui est l'excès du revenu net sur la consommation est égale à A1 – U – V.

Notre définition du revenu conduit aussitôt à celle de l'investissement courant. Cette quantité ne peut être en effet que l'addition à la valeur de l'équipement résultant de l'activité productrice de la période. Il est clair qu'elle est égale à ce qui vient d'être défini sous le nom d'épargne. Car elle représente la partie du revenu de la période qui n'a pas été absorbée par la consommation. Comme nous l'avons vu précédemment, le résultat des opérations productives d'une période quelconque est que les entrepre-neurs, compte tenu des achats A1 qu'ils se font mutuellement, arrivent à la fin de la période en ayant vendu des produits finis d'une valeur A et en conservant un équipement en capital auquel la production et la vente de A ont causé une détérioration mesurée par U (ou une amélioration mesurée par - U lorsque U est négatif). Durant la même période des produits finis ayant une valeur A – A1 ont été absorbés pour la consommation. L'excès de A - U sur A – A1, c'est-à-dire A1 – U, est donc l'addition à l'équipement en capital qui résulte des activités productrices de la période ; il constitue par conséquent l'investissement de la période. De même A1 – U – V, c'est-à-dire l'addition nette à la valeur de l'équipement, une fois déduite la dépréciation normale qui ne résulte ni de sa participation à la production ni des changements imprévisibles de valeur imputables au compte capital, est l'investissement net de la période.

Ainsi, bien que le montant de l'épargne résulte du comportement collectif des consommateurs individuels et le montant de l'investissement du comportement collectif des entrepreneurs individuels, ces deux montants sont nécessairement égaux puisque chacun d'eux est égal à l'excès du revenu sur la consommation. Et cette conclusion n'est aucunement subordonnée à. quelque subtilité ou particularité de la définition du revenu donnée plus haut. Si on admet que le revenu est égal à la valeur de la production courante, que l'investissement courant est égal à la partie de la production courante qui n'est pas consommée et que l'épargne est égale à l'excès du revenu sur la consommation, toutes choses conformes à la fois au bon sens et à l'usage traditionnel de la grande majorité des économistes, l'égalité de l'épargne et de l'investissement en découle nécessairement. En résumé :

Revenu = valeur de la production = consommation + investissement.

 

Épargne = revenu - consommation.

Donc, épargne = investissement.

Ainsi tout système de définitions admettant les propositions précédentes conduit à la même conclusion. Il faudrait contester la vérité de l'une ou l'autre d'entre elles pour avoir le droit d'écarter la conclusion.

L'équivalence de la quantité d'épargne et de la quantité d'investissement découle du caractère bilatéral des transactions entre le producteur d'une part et le consommateur ou l'acheteur d'équipement d'autre part. Le revenu est créé par l'excès sur le coût d'usage de la valeur que le producteur obtient pour la production qu'il a vendue ; mais la totalité de sa production doit évidemment avoir été vendue soit à un consommateur soit à un autre entrepreneur ; et d'autre part l'investissement courant de chaque entre-preneur est égal à l'excès sur son propre coût d'usage de l'équipement qu'il a acheté à d'autres entrepreneurs. Par suite, dans la communauté entière, l'excès du revenu sur la consommation que nous appelons épargne ne peut différer de l'addition à l'équipe-ment que nous appelons investissement. Il en va de même de l'épargne nette et de l'investissement net. L'épargne n'est en réalité qu'un reliquat. Les décisions de consommer et les décisions d'investir déterminent conjointement les revenus. Dès lors que les décisions d'investir se réalisent, il est obligatoire qu'en se réalisant elles restreignent la consommation ou accroissent le revenu. Ainsi l'acte d'investissement considéré en soi ne peut pas ne pas déterminer dans ce reliquat ou cette marge que nous appelons épargne un accroissement d'un montant équivalent.

Il peut arriver, à la vérité, que les individus soient si obstinés dans leurs décisions relatives aux sommes qu'ils voudraient chacun respectivement épargner et investir qu'il n'y ait pas de prix d'équilibre où les transactions puissent se conclure. Dans ce cas nos propositions cesseraient d'être valables, puisque la production n'aurait plus de valeur de marché définie, les prix ne trouvant pas de position d'équilibre entre zéro et l'infini. Toutefois l'expérience prouve qu'en fait il n'en est pas ainsi et qu'il existe des habitudes ou des réactions psychologiques permettant d'atteindre un équilibre où le désir d'acheter est égal au désir de vendre. Qu'il puisse exister une chose telle que la valeur de marché de la production, c'est à la fois une condition nécessaire pour que le revenu nominal ait une valeur définie et une condition suffisante pour que le total des sommes que les épargnants décident individuellement d'épargner soit égal au total des sommes que les auteurs d'investissement décident individuellement d'investir.

Peut-être arrive-t-on à des idées plus claires en cette matière lorsque on raisonne en considérant les décisions de consommer (ou de s'abstenir de consommer) plutôt que celles d'épargner. Une décision de consommer ou de ne pas consommer relève véritablement du pouvoir de l'individu, et il en va de même d'une décision d'investir ou de ne pas investir. Les montants du revenu global et de l'épargne globale sont les résultats du libre choix des individus de consommer ou ne pas consommer et de leur libre choix d'investir ou de ne pas investir; mais aucun de ces deux montants globaux ne saurait prendre une valeur indépendante, résultant d'un groupe séparé de décisions étrangères à celles qui concernent la consommation et l'investissement. Conformément à ce principe nous substituerons dans la suite de cet ouvrage le concept de propension à consommer à celui de propension ou disposition à épargner.