Pour pouvoir présenter le régionalisme comme un choix somme toute réaliste dans la voie du libre-échange (on commence en quelque sorte "par le commencement" : négocier entre pays géographiquement proches et/ou qui ont des liens commerciaux déjà intenses), il convient d'avoir d'abord résolu une difficulté préalable. Est-on sûr que, dans le monde de l'échange international tel qu'il est, avec ses protections non tarifaires, ses droits anti-dumping, ses R.V.E. et ses clauses de sauvegarde, il n'y ait pas, avec ces entités régionales en formation, un risque de voir émerger ce que l'on pourrait appeler une "nouvelle couche d'effets de détournement".
Même si, aujourd'hui, on est le plus souvent en présence de projets de zones de libre-échange et non d'unions douanières (avec tarif extérieur commun), l'élimination des tarifs douaniers sur le plan intra-zonal ne saurait suffire, si ces nouvelles formes de protection viennent interférer. Si, par exemple, on imagine (Bhagwati, 1992) que, dans le cadre de la zone de libre-échange Etats-Unis-Mexique, l'accord de libre-échange risque :
1) d'éliminer ou de restreindre telle industrie (activité) du Mexique devenue moins compétitive et d'entraîner un accroissement progressif des productions américaines correspondantes, au bénéfice de l'abaissement tarifaire interne.
2) De substituer aux importations antérieures faites à Taiwan (le fournisseur mondial à moindre coût) celles réalisées désormais aux Etats-Unis (qui ne viennent pourtant qu'au second rang en ce qui concerne le niveau de coût).
Même en admettant qu'il y a un effet direct positif (rationalisation de la production et économies d'échelle), on est en droit de penser que les Mexicains vont alors réagir en réduisant encore leurs importations à Taiwan, au fur et à mesure que leurs importations faites aux Etats-Unis, progressent. Il n'est pas non plus exclu, symétriquement, que les Etats-Unis aussi se mobilisent pour tenter de limiter la pression sur leur propre production dans ce secteur, en imposant une R.V.E. à Taiwan. On aurait donc, dans cette hypothèse, une série d'effets de détournement dérivés qui viendraient réduire le bien-être mondial et dont l'incidence aurait à être intégrée au bilan final du régionalisme.
Vers la clause de la "nation la moins discriminée" ?
Il n'est pas sûr non plus que le nouveau régionalisme ne coïncide pas avec une séquence quelque peu inversée de la négociation commerciale. Lorsqu'on observe, par exemple, le cas de la C.U.S.T.A. et de l'ALENA, qu'on suit en détail les assez nombreux conflits soumis à arbitrage, on est en droit de se demander si, finalement, les Etats-Unis n'ont pas d'abord choisi de fortifier prioritairement leur dispositif de protection (le Trade Act de 1988, ses plus de 1000 pages de dispositions et son Super 301) pour ensuite, mais seulement dans un second temps, offrir à quelques partenaires choisis avec soin, la possibilité d'échapper à ces mesures.
Ce n'est peut-être pas l'effet du hasard, si les deux proches voisins des Etats-Unis ont été, l'un et l'autre, les demandeurs de cet accord. En dehors du fait que le Canada, en 1990, dirige 75% de ses exportations vers les Etats-Unis et en tire 67% de ses importations (respectivement, 70% et 64% pour le Mexique), c'est sans doute la crainte d'avoir à se heurter à des mesures du type droits compensateurs, en cas de dumping ou de demande de R.V.E., qui pourraient bien avoir été l'un des éléments de fond de cette demande. D'ailleurs, l'âpreté des discussions actuelles dans le cadre de la C.U.S.T.A., alors que le Canada se heurte à des droits compensateurs (des Etats-Unis) sur les automobiles Honda assemblées sur son territoire ou à des droits anti-dumping sur les exportations de bois, au motif que certains chantiers d'abattage bénéficieraient de subventions, ces conflits montrent bien que la crainte des pays moins puissants (ou moins avancés) que les Etats-Unis n'étaient pas vaines. Bien entendu, si le régionalisme devait avoir pour fondement principal ce souci d'exonérer pour quelques pays bien choisis de nouveaux moyens de dissuasion à l'entrée sur les grands marchés, alors que ceux-ci continueraient à être généreusement mis en œuvre à l'extérieur, il deviendrait plus difficile de soutenir qu'il est "préparatoire" au multilatéralisme.