Stratification sociale et inégalités

5. Egalisation des conditions et démocratie

5.4. Tocqueville et le paupérisme

Documents associés - Textes de référence

L'aristocratie manufacturière


de Tocqueville, Alexis (1840), De la Démocratie en Amérique, « Comment l’aristocratie pourrait sortir de l’industrie », Paris, Gallimard ( 1991), coll. ''Bibliothèque de la Pléiade", p. 671-675


    "Nous allons voir par quel chemin détourné l'industrie pourrait bien à son tour ramener es hommes vers l'aristocratie.

    On a reconnu que quand un ouvrier ne s'occupait tous les jours que du même détail, on parvenait plus aisément, plus rapidement et avec plus d'économie à la production générale de l'œuvre. (...)

    Quand un artisan se livre sans cesse et uniquement à la fabrication d'un seul objet, il finit par s'acquitter de ce travail avec une dextérité singulière. Mais il perd, en même temps, la faculté générale d'appliquer son esprit à la direction du travail. Il devient chaque jour plus habile et moins industrieux, et l'on peut dire qu'en lui l'homme se dégrade à mesure que l'ouvrier se perfectionne !

    Que doit-on attendre d'un homme qui a employé vingt ans de sa vie à faire des têtes d'épingles ? Et à quoi peut désormais s'appliquer chez lui cette puissante intelligence humaine, qui a souvent remué le monde, sinon à rechercher le meilleur moyen de faire des têtes d'épingles ! (...)

    A mesure que le principe de la division du travail reçoit une application plus complète, l'ouvrier devient plus faible, plus borné et plus dépendant. L'art fait des progrès, l'artisan rétrograde. (...)

    Ainsi donc, dans le même temps que la science industrielle abaisse sans cesse la classe des ouvriers, elle élève celle des maîtres.

    Tandis que l'ouvrier ramène plus en plus son intelligence à l'étude d'un seul détail, le maître promène chaque jour ses regards sur un plus vaste ensemble, et son esprit s'étend en proportion que celui de l'autre se resserre. Bientôt il ne faudra plus au second que la force physique sans l'intelligence ; le premier a besoin de la science, et presque du génie pour réussir. L'un ressemble plus en plus à l'administrateur d'un vaste empire, et l'autre à une brute.

    Le maître et l'ouvrier n'ont donc ici rien de semblable, et ils différent chaque jour davantage. Ils ne se tiennent que comme les deux anneaux extrêmes d'une longue chaîne. Chacun occupe une place qui est faite pour lui, et dont il ne sort point. L'un est dans une dépendance continuelle, étroite et nécessaire, de l'autre, et semble né pour obéir, comme celui-ci pour commander.

    Qu'est-ce ceci, sinon de l'aristocratie ? (...)

    On remarquera d'abord que ne s'appliquant qu'à l'industrie et à quelques-unes des professons industrielles seulement, elle est une exception, un monstre, dans l'ensemble de l'état social. (...)

    Toutefois, c'est de ce côté que les amis de la démocratie doivent sans cesse tourner avec inquiétude leurs regards ; car, si jamais l'inégalité permanente des conditions et l'aristocratie pénètrent de nouveau dans le monde, on peut prédire qu'elles y entreront par cette porte."