Ce texte insiste sur la manière dont on peut obtenir de manière volontaire la conformité aux normes. L'exemple du service militaire et de l'école comme moment de l'apprentissage de la conformité sous la Troisième République est à cet égard ici particulièrement percutant.
Une mutation considérable se produit au cours du dernier quart du XIXème siècle : selon le beau titre d'Eugen Weber (Peasants into Frenchmen), les paysans finissent de se transformer « en » Français. Dans une société essentiellement rurale, les classes populaires n'étaient pas jusqu'alors, dans leur majorité, intégrée à la nation. Leur univers se limitait souvent à leur village et à ses proches environs. Avec la généralisation du service, écrit Weber, « le patriotisme local [est] remplacé par l'allégeance au régiment, on passe de l'attachement aux pompes de la paroisse à celui du drapeau du régiment. » L'idéologie nationale était encore diffuse et informelle et les « sentiments patriotiques au niveau national, loin d'être instinctifs, ont dû être appris. »
[…] Si l'armée est, avec l'école, instrument majeur d'unification nationale, cette mutation découle aussi du développement du réseau routier et ferré, de la diffusion de la presse et de la circulation de la monnaie : les routes et les chemins de fer permettent à des régions jusqu'alors peu accessibles d'entrer en contact avec les marchés et les modes de vie urbains ; l'école enseigne le langage de la culture dominante et de ses valeurs ; le service militaire implante durablement, quant à lui, cet enseignement dans les foyers. Modernisation, acculturation et intégration nationale sont, au fond, trois processus étroitement liés. De leur imbrication, de leur concomitance vient le succès de ces deux instances de socialisation que sont l'école primaire et la caserne.
Associée à l'école, la caserne l'est dès le lendemain de la Commune, où droite et gauche de gouvernement se réconcilient dans l'admiration de l'armée. Symbole d'unité, l'institution militaire cristallise autour de ses uniformes et de ses parades un enthousiasme patriotique qui sert à la consolidation du nouveau régime. Une fois installés complètement au pouvoir, après l'élection à la présidence de Jules Grévy (1879), les républicains n'ont de cesse d'unifier politiquement et culturellement le pays. Dans l'esprit des fondateurs de la République, la « nationalisation » des masses représente une condition indispensable pour fonder durablement les institutions. En forgeant, par-delà les divisions sociales, régionales et culturelles, le sentiment de l'unité nationale, ils pensent à la fois affermir leur autorité, résoudre la « question » sociale et préparer la revanche contre l'ennemi « héréditaire » représenté par le Reich allemand.
Partout s'exprime alors l'exaltation de l'héroïsme guerrier : dans les journaux, sur les cartes postales, en illustration des textes de chansons vendus à la criée, sur les objets usuels tels qu'assiettes et napperons, ce ne sont que cavaliers caracolant, artilleurs en batterie ou, même si c'est moins prestigieux, fantassins à l'exercice dans la cour de la caserne. La volonté des dirigeants, qui identifient la République à la Patrie, contribue à ce climat. Le patriotisme devient nouvelle religion d'Etat, avec « ses dogmes, ses héros, ses saints, sa mythologie, sa liturgie, ses mystères et ses fêtes ». L'institution militaire est à ce point choyée, la revue des troupes sur les boulevards si fréquentée, que la journée du 14 juillet, adoptée en 1880 comme célébration de la fête nationale, est « en fait la fête de l'armée exaltée en ses parades ».
L'amour inconditionnel de la patrie, l'acceptation du sacrifice suprême qu'elle est en droit d'exiger sont enseignés, dès le plus jeune âge, comme les premiers devoirs. Comme le notera Mona Ozouf, « la patrie joue, dans l'école laïque, le rôle réservé à Dieu dans l'école congrégationiste. » De l'étude de l'histoire à la récitation, de la lecture au chant, de l'éducation civique aux exercices physiques, tout concourt à faire du jeune enfant un bon républicain au service du pays. On émeut l'écolier avec les malheurs de l'Alsace et de la Lorraine annexées ; on lui fait toucher du doigt, sur la carte endeuillée, la perte des « deux petites sœurs jumelles ».
Dès le 26 juin 1871, Gambetta avait donné le ton dans un discours prononcé à Bordeaux : « Il faut mettre partout, à côté de l'instituteur, le gymnaste et le militaire, afin que nos enfants, nos soldats, nos concitoyens soient tous aptes à tenir une épée, à manier un fusil, à faire de longues marches, à passer les nuits à la belle étoile, à supporter vaillamment toutes les épreuves pour la patrie. » Les instituteurs, que Charles Péguy verra « beaux comme des hussards noirs », contribuent à la tâche des officiers. A finalité militaire, la pratique de la gymnastique est rendue obligatoire dans tous les établissements publics d'enseignement en 1880. Les bataillons scolaires, généralisés deux ans plus tard, préparent les écoliers à leur futur devoir militaire. Exercices sous le préau de l'école, maniement de fusils, défilés en uniforme lors du 14 juillet participent de la caporalisation de la jeunesse.
Le patriotisme tient, sous sa forme guerrière et militaire, la première place dans l'enseignement du civisme tel que le conçoivent ses premiers doctrinaires, Jules Ferry et Paul Bert. De même que les filles doivent être formées aux soins du ménage, les garçons sont initiés aux travaux de l'ouvrier et aux tâches du soldat. La préparation au devoir militaire est l'un des aspects essentiels de l'instruction. La nécessité, la grandeur même du service militaire sont constamment soulignées.
Destinée aux enfants des écoles maternelles, la chanson L'Ecolier soldat (1882) est on ne peut plus martiale :
« Pour la Patrie un enfant doit s'instruire
Et dans l'école, apprendre à travailler.
L'heure a sonné, marchons au pas
Jeunes enfants, soyons soldats. (Bis)
Ainsi formés, que viennent nos vingt ans,
Braves et fiers, nous dirons à la France :
Mère, voici le bras de tes enfants.
[…]
Pour elle, enfants, sachons vivre et mourir. »
La pédagogie républicaine accorde une importance considérable à la figure maternelle, métaphore de la patrie. Discours édifiant qui se présente ainsi : l'enfant protégé par sa mère sera un jour citoyen de la République, à la fois soldat-protecteur de sa mère-patrie et adulte-protecteur de sa vieille mère. […] Une fois fondée l'évidence de l'armée comme protectrice de la mère qui l'a protégé, le jeune enfant ne peut qu'obéir à la Loi, notamment à la loi de conscription. […]
L'apprentissage des armes se fait par le service militaire : cela, les écoliers le lisent, l'écrivent, le récitent, le chantent tout au long de leur scolarité. Parvenus à l'âge de treize ans, pour la plupart au terme de leurs études, ils ont été imprégnés de cette apologie du devoir militaire. Parfois, on prend soin de vérifier les résultats de cet endoctrinement au moment de leur décerner ce brevet de conformité qu'est le certificat d'études. A preuve, ce sujet de composition française proposé, dans l'Ain, à l'examen : « Quelques jours avant la révision, un jeune conscrit s'est mutilé volontairement pour échapper au service militaire. Une punition sévère lui est infligée. Dans une lettre à un ami vous racontez ce fait, et vous exprimez l'indignation que vous ressentez. » […]
Dès avant les lois Ferry sur l'école primaire, l'armée participe de cette grande mission qu'est l'apprentissage de la langue nationale. Les langues régionales, idiomes et dialectes locaux, sont encore aussi divers que persistants. Moyen privilégié de transmission des valeurs et d'identification à une communauté, la langue nationale est un élément décisif de l'intégration. A ce titre, la caserne constitue un puissant véhicule de francisation. Les officiers s'adressent aux troupes en français, les sous-officiers servant le cas échéant d'interprètes. Les chants de marche appris au régiment sont chantés en français. De retour chez lui, le conscrit les entonne avec fierté devant ses proches. La conscription rend « d'inestimables services », se félicite un rapport officiel réalisé à Rennes en 1880 : « Les jeunes Bretons qui ne savent ni lire, ni écrire, ni parler français quand ils arrivent dans leurs unités sont promptement dégrossis […], perdent les préjugés de leur pays, abandonnent leurs suspicions et leurs opinions arriérées ; et quand ils retournent au village, ils sont suffisamment francisés pour franciser leurs amis par leur influence. »
Si le service militaire contribue autant à répandre l'usage de la langue française, cette matrice de l'unité nationale, c'est aussi parce que se côtoient à la caserne des recrues d'origines différentes. Le conscrit est éloigné de son domicile, séparé de ses proches, rarement de retour chez lui en permission. Il séjourne dans une caserne urbaine, est confronté à des jeunes hommes en provenance d'autres régions : le dépaysement est certain. Mêlant cultures et traditions, citadins et ruraux, la conscription atténue les particularismes régionaux.