Internationalisation des échanges et mondialisation

4. Spécificités socioculturelles et mondialisation

4.1. Culture locale et mondialisation

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L'acculturation des langues : le cas du shona


Ngara, Emmanuel (1993), L’influence des langues et de la culture, observation sur l’impact de l’anglais sur le shona, coll. ''Diogène, n° 161, janvier-mars", p. p 31-39


Je m'intéresse ici à certains aspects de l'impact mutuel des langues dans une situation de biglossie, où une langue, est dominante, l'autre subordonnée. L'influence de deux langues l'une sur l'autre opère par l'intermédiaire de l'utilisateur, à savoir la personne bilingue. Lorsque celui-ci apprend une seconde langue, sa langue maternelle influence sa maîtrise de la nouvelle langue, aboutissant à un processus que l'on a baptisé de noms divers: interférence de la langue maternelle, approximation ou interlangage; Mais cette influence ne va pas dans une seule direction : autrement dit, elle ne joue pas seulement de la langue maternelle vers la seconde langue. Si la seconde langue est une langue dominante, son impact sur la première langue de la personne bilingue peut avoir des conséquences très profondes.

Mais qu'est-ce qu'une langue dominante ? Dans la définition ici retenue, une langue dominante est celle que l'État a placée en position d'autorité, tandis que la langue subordonnée est celle qui n'a reçu qu'un statut inférieur. Dans les situations coloniales, la langue des conquérants reçoit presque inéluctablement une position dominante, alors que celle du peuple assujetti devient subordonnée. La relation dominant/subordonné a un effet direct sur l'influence réciproque des deux langues. Dans mon étude de l'impact mutuel de l'anglais, langue dominante, et du shona, langue subordonnée, j'ai ainsi soutenu que l'influence de la première sur la seconde était de l'ordre de la pénétration. Dans le sens qui est ici le sien, ce mot renvoie: 1 – au processus par lequel le bilingue introduit des mots, des structures de sens et des phonèmes étrangers dans sa langue maternelle ; 2 – à l'introduction de mots, de phonèmes étrangers, etc., dans une langue locale du fait de ceux qui parlent une langue étrangère ou coloniale comme l'anglais; 3 – à la permutation de codes dans le parler, c'est-à-dire à la tendance du bilingue à permuter, à passer à la seconde langue quand il parle la première. C'est ce phénomène de pénétration et son impact sur la culture shona que j'entends évoquer brièvement ici.

Je voudrais soutenir dès le départ que l'influence de l'anglais sur le shona est tout à la fois positive et négative. Si vous appréciez la structure authentique d'une langue, son répertoire de mots, ses idiomes, sa singularité, vous serez tenté de penser que l'influence d'une autre langue, en particulier d'une langue dominante, est négative si elle a pour effet de dépouiller la langue de sa singularité. L'influence est en revanche positive si la langue dominante enrichit la langue subordonnée : si, par exemple, sont introduits de nouveaux concepts qui n'existaient pas précédemment, si l'influence de la langue dominante aidant, la langue subordonnée devient capable d'exprimer des idées et des concepts abstraits qui vont de pair avec une société industrialisée moderne.

En fait, la pénétration revêt deux formes, secondaire et primaire. La pénétration secondaire est le processus par lequel certains traits de la langue dominante s'introduisent dans la langue réceptrice sous une forme très :modifiée de manière à s'intégrer au système phonologique, syntaxique, lexical ou sémantique de celle-ci. Par contre, il y a. pénétration primaire lorsque, une fois introduits dans la langue subordonnée, les traits de la langue dominante continuent clairement et sans conteste à faire partie de cette langue.
La plus évidente des formes de pénétration est l'introduction d'éléments lexicaux. À cet égard, on peut soutenir que nulle part l'impact de l'anglais sur le shona n'est plus fort que dans les régions où la civilisation occidentale a apporté de nouvelles idées, de nouveaux concepts et de nouveaux modes de vie. C'est on ne peut plus clair dans des domaines tels que la technologie, l'administration, le commerce et la médecine. Voici quelques exemples de mots introduits dans le shona de cette façon.

Les mots cités ci-dessus sont autant d'exemples d' »emprunt » parce que la langue subordonnée s'enrichit d'emprunts au vocabulaire et aux concepts de la langue dominante qui n'existaient pas avant le contact entre :les  deux langues. C'est là un processus différent de celui du remplacement, c'est-à-dire de l'éviction d'éléments lexicaux et de structures syntaxiques existants par d'autres, étrangers. Mais ce remplacement peut être direct ou indirect. Il est direct quand un mot étranger vient se substituer à un mot ou à un groupe de mots particulier. En revanche, il est indirect lorsque sont employés des mots d'origine étrangère quand, en l'absence de contact avec d'autres langues; on eût assurément employé un mot autochtone:

Les mots les plus couramment employés pour les périodes de l'année et le calcul donnent un exemple de remplacement direct. Pour les mois ou les années, par exemple, la majorité des shonaphones emploient des mots adoptés de l'anglais tandis que les mots shona originaux tombent en désuétude :

Il en va de même pour les mots qui désignent les chiffres. […]

Suivent maintenant des exemples de mots relevant de domaines différents et qui tombent en désuétude pour être remplacés par des mots nouveaux dérivés de l'anglais

La pénétration s'opère également `par le changement de structure phonétique des noms de: lieux en sorte que les noms reflètent la phonologie de la langue dominante- Ainsi la phonologie anglaise fut-elle responsable de la distorsion de nombreux noms de lieu au Mashonaland. Les formes corrompues étant réduites à l'écrit, cette forme de pénétration secondaire eut pour effet de faire oublier aux autochtones les noms de lieu authentiques. On ne trouvera ici qu'un échantillon des nombreux noms de lieux ainsi transformés dans la Rhodésie coloniale.

[…]
Certaines formes de pénétration témoignent dés attitudes des indigènes envers leur culture et leur langue. Arrive un moment où le peuple colonisé méprisé sa culture et sa langue propres, jugeant plus belles et plus civilisées celles dés colons. D'où le dédain dont sont victimes les noms africains, rejetés au profit de noms qui réfléchissent la structure et lés valeurs de la langue coloniale. Quand j'étais plus jeune, j'ai pu m'apercevoir que certaines personnes qui, à la naissance, avaient reçu deé leurs parents des noms africains se « baptisaient », pour ainsi dire, en se donnant dés noms européens. Les Zimbabwéens durent faire l'épreuve d'une guerre de libération nationale pour prendre conscience dé la beauté des noms africains. Dé nos jours, la plupart des gens cultivés donnent à leurs enfants des noms africains.

Le problème de l'entrelardement nous invité à conclure que les bilingues finissent, un jour ou l'autre, par penser essentiellement dans la langue dominante, où ils ont tendance à organiser leurs pensées en fonction des structures et des concepts de cette langue, au point qu'il leur est difficile de poursuivre une conversation dans leur propre langue maternelle: