Dans l'économie capitaliste Io progrès technique a pour effet d'élever la composition organique du capital (rapport en valeur du capital constant au capital variable). Pour celte raison, le taux de profit devrait baisser puisque la partie du capital à l'origine de la plus-value croit moins vite que le capital total. Or, dans la réalité, Marx observe déjà que la baisse du taux de profit n'est pas aussi rapide que ce que l'on serait en droit d'attendre. Il y a même des périodes ou, au contraire, le taux de profit s'élève. Marx ne considère donc pas la loi de la baisse du taux de profit comme une loi absolue, contrairement à ce que pensaient les économistes classiques, mais comme une loi tendancielle. « La difficulté qui a jusqu'ici occupé les économistes, dit-il : comment expliquer la baisse du taux de profit ? cède la place à la question inverse : comment expliquer que cette baisse n'ait pas été plus rapide ? » II consacre alors toute une part de son exposé à rechercher les causes qui contrecarrent la loi et à montrer le développement de ses contradictions internes. C'est dans cette partie qu'il expose les premiers éléments de la théorie de la suraccumulation et de la dévalorisation du capital.
Dans la société capitaliste considérée comme un tout, la masse globale de profit, qui est étroitement liée au volume de la plus-value, ne se développe pas aussi rapidement que l'accumulation du capital. A la limite, l'accumulation d'un capital additionnel ne peut dégager aucun profit supplémentaire : il y a suraccumulation absolue. Dans ces conditions, le processus d'accumulation subit une rupture. En pratique, on assiste à la rupture du processus d'accumulation dès lors que devient nécessaire un certain degré de baisse du profit correspondant au capital additionnel. A ce stade, la mise en valeur d'un capital additionnel nécessite qu'une partie du capital social total soit mise en sommeil, ou encore, dévalorisée.
En prenant pour hypothèse la loi de la baisse tendancielle du taux de profit, nous avons démontré dans notre étude «Évolution et croissance; de l'État français, 1815-1969 » qu'il n'était possible de maintenir le taux de profit qu'à la condition que, dans le capital total nécessaire à la production capitaliste, le capital dévalorisé se développe plus rapidement que le capital mis en valeur. La croissance de l'État, plus rapide que celle de l'économie dans son ensemble, résulterait alors de son intervention croissante dans le processus de dévalorisation.
En effet, le propre de l'État est d'échapper à l'impératif de profit qui s'impose au contraire au capital privé. Cette particularité est à la base du développement d'un « capital public » dévalorisé, c'est-à-dire d'un capital qui ne réclame pas la part qui devrait lui revenir dans le partage de la plus-value, augmentant d'autant la part des autres fractions du capital. Un tel capital, directement mis en oeuvre par l'État apparait d'abord dans des domaines qui, bien que nécessaires au développement économique, ne seraient pas de nature, dans les conditions sociales du moment, à procurer un rendement suffisant à des capitaux privés. C'est le cas notamment de certaines dépenses nécessaires à l'entretien et au développement de la force de travail telles que les dépenses d'éducation, de santé, l'aide à la famille, le logement social, l'entretien des personnes âgées, etc. Lorsque ces services sont créés ou développés par l'État, le capital nécessaire à leur production n'exige aucun profit et fonctionne donc comme capital dévalorisé.