
La période des trente dernières années, où les gouvernements conservateurs ont dominé la vie politique aux Etats-Unis (période qualifiée de « nouvel Age doré », à l’image du long Age doré des années 1870 aux années 1930), a largement contribué à l’émergence de la crise économique et financière que nous connaissons aujourd’hui. Pour Krugman, nous nous retrouvons maintenant dans un contexte qui ressemble à bien des égards à celui dans lequel Franklin Roosevelt est arrivés au pouvoir. L’Amérique serait ainsi prête pour un « nouveau New Deal ».
Dossier réalisé par Philippe Deubel
Alors que l’Amérique de l’après Seconde Guerre mondiale a connu une période de grande ascension des salaires permettant de faire évoluer le pays vers une nation de classe moyenne modérée, les économistes se sont mis à enregistrer une forte hausse des inégalités à compter des années 1980 : un petit nombre d’individus prenaient une avance considérable, tandis que la situation économique de la plupart des Américains s’améliorait peu ou pas du tout. Cette évolution est-elle due à l’économie ou à la politique ? Pour de nombreux économistes, la flèche de la causalité va de l’économie vers la politique. Si on adopte ce point de vue, l’histoire des trente dernières années est l’histoire de forces impersonnelles, comme l’innovation technologique et la mondialisation, qui ont rendu la répartition des revenus de plus en plus inégalitaire et qui ont vu apparaître une minorité plus compétente qui s’est détachée du reste de la population. La deuxième explication possible, qui est celle de Krugman, repose sur le fait que l’environnement politique peut déterminer l’inégalité économique. Plusieurs arguments témoignent en ce sens.
Tout d’abord, la période qui s’étend de la fin des années 1920 aux années 1950 aux Etats-Unis, baptisée par les historiens de l’économie Claudia Goldin et Robert Margo la « Grande Compression » parce-qu’elle se caractérise par une forte réduction des écarts de revenus et l’émergence d’une véritable classe moyenne, a été créée par l’administration Roosevelt et s’est prolongée ensuite pendant plus de trente ans. Ensuite, la chronologie établit que la hausse majeure des inégalités se produit bien dans les années 1980, au moment de l’arrivée au pouvoir du parti républicain. Un troisième argument est que les revenus des Américains très instruits n’ont pas beaucoup progressé depuis les années 1980, à la différence de ceux des membres d’une élite extrêmement réduite qui se limite à environ 1 % de la population américaine. Enfin, le dernier argument à prendre en considération est que, si l’inégalité était le fruit des ajustements du marché, elle devrait se propager de manière égale dans tous les pays développés ; or l’accroissement de l’inégalité aux Etats-Unis n’a aucun équivalent dans les pays de l’Organisation de coopération et de développement économique (OCDE).
Il reste cependant à comprendre comment les Américains ont pu voter pour une politique qui favorise une toute petite élite fortunée. Selon Krugman, il faut rechercher la racine de ce phénomène dans les discours de Ronald Reagan qui a remporté ses succès électoraux en jouant sur la peur du communisme et en exploitant la réaction de l’électorat blanc face aux nouveaux droits civiques. C’est ainsi le racisme, même si la politique conservatrice ne l’avoue pas explicitement, qui serait en grande partie à l’origine du virage des années 1980 et de la volonté d’abroger l’Etat-providence.
Puisque la faillite de l’économie américaine s’explique par la politique conservatrice des 30 dernières années, il revient, d’après Krugman, à la nouvelle administration démocrate élue en 2009 d’assurer le sauvetage de l’économie (Krugman, anticipe cette victoire électorale puisque le livre a été publié dans sa version originale en août 2007). Pour réaliser ce sauvetage, la politique monétaire est désormais impuissante puisque, à la fin de l’année 2008, la Réserve fédérale avait déjà pratiquement réduit à zéro les taux d’intérêt qu’elle contrôle, sans pour autant réussir à endiguer la récession. Il revient donc à la politique budgétaire de prendre le relais : c’est par des dépenses que l’administration Obama devra s’efforcer de tirer l’Amérique de la dépression. A l’image du New Deal de Roosevelt, ces dépenses associeront des grands travaux, des aides au chômage, des aides aux Etats et aux collectivités locales, et sont chiffrées au moins à 500 milliards de dollars. Un autre axe fondamental de ce nouveau New Deal est la mise en place d’une assurance maladie universelle, d’autant plus nécessaire que les Etats-Unis sont, pour le moment, le seul des pays riches à ne pas garantir les soins essentiels à tous leurs citoyens.
Au même titre que Franklin Roosevelt a utilisé l’instabilité des années 1930 pour faire valoir la nécessité d’une assurance chômage et d’une caisse de retraite pour tous les Américains, ses héritiers actuels peuvent se servir de l’instabilité de l’économie du début du XXIème siècle pour imposer la nécessité d’une assurance maladie. Evidemment, cette assurance maladie, même si elle était votée très rapidement (donc en 2009), ne fonctionnerait pas immédiatement car il faut pouvoir la financer. Pour les démocrates, ce financement sera permis par l’expiration des réductions d’impôts de l’administration Bush à la fin de 2010. La réforme de l’assurance maladie ne pourra donc entrer en vigueur au mieux en 2011. Elle n’en est pas moins cruciale parce-qu’elle permettra de réaffirmer le principe de solidarité entre les Américains, avant de pouvoir s’attaquer, dans un deuxième temps, à la réduction des inégalités de revenus en augmentant le salaire minimum, en imposant davantage les plus riches, et en supprimant bon nombre de niches fiscales.
Le message que fait passer Krugman dans ce livre est ainsi clairement un message politique ; loin de livrer l’économie aux « forces impersonnelles du marché », il s’agit pour l’auteur de L’Amérique que nous voulons d’affirmer que le volontarisme politique des libéraux américains (le contraire des « libéraux » au sens européen) peut sortir le monde de la crise, volontarisme qui se résume d’ailleurs dans la célèbre formule « Yes we can ».
Prix Nobel d’économie 2008, Paul Krugman, est professeur à l’université de Princetown et considéré comme un des plus grands économistes mondiaux. Il est aussi éditorialiste au New York Times et un des commentateurs politiques les plus influents. Krugman, est notamment l’auteur de L’Amérique dérape (Flammarion, 2094) et de Pourquoi les crises reviennent toujours (Seuil, 2000).
Avant-propos de Paul Krugman (décembre 2008)
1 – Nos plus belles années
2 – Le long Age doré
3 – La Grande Compression
4 – La politique de l’Etat-providence
5 – Les années 1960 : une prospérité agitée
6 – Le conservatisme de mouvement
7 – La Grande Divergence
8 – La politique de l’inégalité
9 – Les armes de destruction massive
10 – La nouvelle politique de l’égalité
11 – Un impératif : l’assurance maladie
12 – Affronter l’inégalité
13 – La conscience d’un démocrate
Remerciements
Index
« Quelques mois après l’élection présidentielle de 2004, j’ai subi des pressions : je devais cesser de passer mon temps à critiquer l’administration Bush. « Les urnes ont parlé », m’a-t-on dit. Avec le recul, cette élection apparaît comme l’ultime exploit du conservatisme de mouvement avant sa chute.
Quand Bush est entré à la Maison Blanche, ce mouvement s’est enfin trouvé en mesure de contrôler tous les leviers du pouvoir et s’est vite révélé inapte à gouverner, pratiquant des politiques contraires aux intérêts de la grande majorité des américains : une poignée de super-riches et un certain nombre de grandes entreprises ont quelque chose à gagner à la montée de l’inégalité, à la suppression de la fiscalité progressive, à l’abrogation des droits de succession et de l’Etat-providence.
Mais des évolutions de fond ébranlent leur tactique politique. La principale, c’est que l’électorat américain, pour le dire crûment, devient moins blanc. Les sondages suggèrent qu’en matière de politique intérieure, le centre de gravité de l’électorat s’est nettement déplacé vers la gauche depuis les années 1990 et que la race est une force en perte de vitesse dans un pays qui, réellement, devient de moins en moins raciste.
Le conservatisme de mouvement a encore l’argent de son côté, mais cela n’a jamais suffi. On peut raisonnablement imaginer qu’en 2009 les Etats-Unis auront un président démocrate et une majorité démocrate au Congrès. Mais cette nouvelle majorité, que doit-elle faire ? Elle doit, pour le bien du pays, suivre une politique résolument progressiste. Réduction de l’inégalité et expansion de la sécurité sociale, lancement d’une assurance maladie universelle. Soit un nouveau New Deal ! »
Paul Krugman éclaire magistralement les raisons du naufrage américain - la fin des valeurs démocratiques et de la prospérité- en examinant de manière décapante un siècle d’histoire politico-économique. Il propose des mesures indispensables à la juste répartition des richesses et à la renaissance d’une classe moyenne.